Annecy 2026 : 58th, quand l'animation redonne un nom aux oubliés de l'Histoire

Le Festival international du film d'animation d'Annecy réserve parfois des œuvres qui dépassent le simple cadre du cinéma pour devenir de véritables actes de mémoire. C'est le cas de 58th, réalisé par les cinéastes philippins Carl Joseph Papa et Aica Riz Ganhinhin, présenté cette année en compétition. Inspiré d'un drame réel qui a bouleversé les Philippines, le film revient sur le massacre de 58 personnes lors d'un conflit politique survenu en 2009. Une affaire devenue l'un des plus grands faits divers du pays, dont les procédures judiciaires se sont étalées sur de nombreuses années. Mais derrière ce chiffre se cache une autre histoire. Celle d'une victime oubliée.

Le 58e disparu

Le film suit une femme dont le père a disparu lors du massacre. Présent le jour des faits, identifié par ses effets personnels retrouvés sur les lieux, il n'a pourtant jamais été officiellement reconnu parmi les victimes. Son corps n'a jamais été retrouvé et, au terme du procès, la justice n'a retenu que 57 assassinats.

C'est de cette absence que naît le titre 58th.

À travers cette quête de reconnaissance, le film raconte autant le deuil impossible que la difficulté de reconstruire une vie lorsque la vérité demeure incomplète. La disparition devient alors autant politique qu'intime.

Quand la forme épouse le fond

Pour raconter cette histoire, les réalisateurs choisissent une esthétique particulièrement singulière.

Le film mêle rotoscopie — une technique consistant à redessiner des images filmées en prises de vue réelles — à de nombreux documents d'archives : interviews télévisées, témoignages, images des manifestations, reportages et véritables images liées à l'affaire.

Ce dialogue permanent entre animation et images documentaires crée une sensation troublante. La frontière entre fiction et réalité s'efface progressivement, plongeant le spectateur dans une expérience d'une grande intensité.

Loin d'adoucir la violence des événements, l'animation semble au contraire leur donner une nouvelle force émotionnelle.

Une réflexion sur le pouvoir et la mémoire

Au-delà du drame judiciaire, 58th interroge les mécanismes du pouvoir, les violences politiques et leurs conséquences sur les familles qui en subissent les répercussions.

Le film montre le temps long de la reconstruction. Celui d'une fille qui grandit avec une absence jamais reconnue, d'une famille condamnée à poursuivre son existence sans pouvoir réellement faire son deuil, et d'une société confrontée à une mémoire encore douloureuse.

Cette dimension profondément humaine transforme le récit en un hommage à toutes celles et ceux que l'Histoire laisse parfois de côté.

L'avis d'Anakhin

« 58th est sans doute l'une des propositions les plus fortes que j'ai découvertes à Annecy. Le choix de la rotoscopie m'a particulièrement marqué : en supprimant les codes habituels du dessin animé, elle nous rapproche du réel et donne au récit une puissance presque documentaire. L'alternance entre les archives et l'animation fonctionne remarquablement bien et nous emmène au cœur de cette tragédie sans jamais tomber dans le sensationnalisme.

Mais ce qui m'a le plus touché, c'est que le film ne raconte pas seulement un massacre. Il raconte l'oubli. Celui d'un homme dont le meurtre n'a jamais été officiellement reconnu. En donnant un visage à cette "58e victime", les réalisateurs font de leur film un véritable acte de mémoire. C'est un cinéma engagé, profondément humain, qui rappelle que l'animation peut aussi être un formidable outil pour raconter l'Histoire et défendre la vérité. »

Anakhin Jeudy, pour La Radio du Cinéma