Quand Éric-Emmanuel Schmitt et Nathan Devers débattent de notre époque

Deux générations, une même passion pour les idées, et une seule question : faut-il aimer son époque ? Pour les 30 ans du Festival de la Correspondance, Éric-Emmanuel Schmitt et Nathan Devers se prêtent à l'exercice d'une correspondance philosophique, où chaque lettre répond à l'autre sans chercher à convaincre, mais à comprendre. Le résultat est un dialogue d'une intelligence jubilatoire, à la fois intime, littéraire et plutôt trés contemporain.

Dès les premières lettres, Éric-Emmanuel Schmitt s'attaque à ce qu'il appelle le « jeunisme », cette idéologie moderne qui érige la jeunesse en valeur absolue.

« Jadis, on vieillissait comme le chêne, le vin ou les Stradivarius. Aujourd'hui, on vieillit comme des yaourts. »

Une formule qui résume sa critique d'une société obsédée par l'immédiateté et la performance. Mais Eric Emmanuel Schmitt refuse toute nostalgie facile. Ce qui l'intéresse n'est pas la jeunesse biologique, mais la fraîcheur du regard.

« L'esprit s'est nettoyé et ouvert. Oui, fraîcheur, non jeunesse. »

Nathan Devers lui répond avec la même élégance. Né dans une génération qui n'a presque jamais écrit de lettres, il voit dans cette correspondance une manière de réapprendre le temps long.

« La correspondance est l'Atlantide littéraire de ma génération. »

Et ce constat ouvre l'un des fils rouges de leur échange : la dictature de la vitesse.

Schmitt observe que le numérique nous a rendus impatients jusque dans les plus petits gestes :

« La lenteur me rebute lorsque le monde me l'impose. En revanche, je savoure la mienne. »

Devers prolonge cette réflexion avec une formule saisissante :

« La vitesse a supprimé le temps... elle l'a assassiné. »

Pourtant, loin de sombrer dans le pessimisme, les deux écrivains célèbrent une époque qui offre une liberté inédite : celle de ne plus être enfermé dans une vérité unique.

Eric Emmanuel Schmitt y voit une richesse :

« Il n'y a plus de modèle unique... d'aucuns y voient un chaos, j'y saisis une opportunité. »

Et Nathan Devers lui répond par un magnifique plaidoyer pour le pluralisme :

« Ne croire qu'en l'ouverture. Contemplez le grand arc-en-ciel des sagesses divergentes. »

Le dialogue prend ensuite une tournure plus personnelle lorsqu'ils évoquent la transmission, les enfants et la responsabilité envers l'avenir.

Eric Emmanuel Schmitt résume en une phrase toute sa philosophie de la paternité :

« Mon œuvre n'est pas de posséder, mais de transmettre. »

et Nathan Devers de renchérir :

« La transmission est l'ADN de notre esprit et, à ce que je sache, notre seule raison d'être. »

L'échange culmine dans une conclusion lumineuse. Après avoir pesé les défauts et les promesses du XXIᵉ siècle, Éric-Emmanuel Schmitt répond enfin à la question qui donne son titre à cette correspondance.

« Il faut aimer notre époque, non parce qu'elle serait meilleure que les précédentes, mais parce qu'elle est la nôtre. »

Cette phrase pourrait résumer à elle seule l'esprit du Festival de la Correspondance : regarder le passé sans nostalgie, habiter pleinement le présent et écrire, toujours, pour préparer l'avenir.

Pendant près d'une heure, ces deux écrivains séparés par quarante années d'âge démontrent que la correspondance demeure un art vivant. Non pas un échange figé entre deux certitudes, mais une conversation où chaque lettre transforme celui qui l'écrit autant que celui qui la reçoit. À l'heure des réactions instantanées et des opinions définitives, cette joute épistolaire rappelle une évidence précieuse : prendre le temps de penser est peut-être le geste le plus moderne qui soit.