Avec La Bataille de Gaulle – Partie 1 : L’Âge de fer et La Bataille de Gaulle – Partie 2 : J’écris ton nom, Antonin Baudry propose bien plus qu’un diptyque consacré au général de Gaulle. Il signe une fresque populaire, politique et profondément cinématographique, qui replace la France au centre de son propre récit. Sans excès patriotique mais avec une conviction forte : l’Histoire française mérite d’être racontée avec nos images, nos voix, nos contradictions.
Une fresque française ambitieuse
Il y a des films que l’on juge seulement sur leur mise en scène, leur rythme ou leurs performances. Et puis il y a ceux qui touchent à quelque chose de plus large : notre manière de regarder l’Histoire.
La Bataille de Gaulle appartient à cette deuxième catégorie.
Dans L’Âge de fer puis J’écris ton nom, Antonin Baudry ne cherche pas seulement à raconter Charles de Gaulle. Il tente de faire exister au cinéma un moment de bascule : celui où la France, vaincue militairement en 1940, refuse pourtant de disparaître politiquement et symboliquement.
Ce qui frappe, c’est que le film ne se contente pas de répéter une grande figure nationale. Il lui redonne une tension dramatique. De Gaulle n’est pas présenté comme une statue déjà figée dans le marbre. Il apparaît comme un homme seul, obstiné, contesté, qui tente de donner une forme à une France qui n’a presque plus de poids, presque plus d’armée, presque plus de crédit diplomatique.
Simon Abkarian, de Gaulle sans imitation figée
Simon Abkarian est exceptionnel dans le rôle de Charles de Gaulle. Il ne cherche pas l’imitation mécanique. Il compose une présence, une verticalité, une inquiétude contenue. Son de Gaulle impressionne parce qu’il semble constamment lutter contre son isolement, contre le doute des autres, mais aussi contre ce que l’époque voudrait faire de lui : un vaincu de plus.
Face à lui, Simon Russell Beale donne à Churchill une densité remarquable mais il faut citer tout le casting: Niels Schneider, Félix Kysyl, Anamaria Vartolomei, Thierry Lhermitte, Benoît Magimel, Loïc Corbery, Mathieu Kassovitz, Karim Leklou et les autres comédiens.
C’est l’une des grandes réussites du diptyque : faire sentir que l’Histoire n’avance pas seulement par discours ou par dates, mais par visages, par conflits, par fidélités, par hésitations.
Quand notre mémoire vient surtout d’Hollywood
Ce que La Bataille de Gaulle provoque, au-delà du film lui-même, c’est une prise de conscience : une grande partie de notre imaginaire de la Seconde Guerre mondiale nous arrive par des œuvres américaines ou britanniques.
Certaines sont immenses.
Il faut sauver le soldat Ryan a fixé dans les mémoires une vision brutale, physique, inoubliable d’Omaha Beach. Band of Brothers a donné un visage à Easy Company. The Big Red One raconte la guerre depuis l’expérience du soldat américain. Patton installe au centre du récit la figure du chef militaire américain.
Côté britannique, Dunkerque filme l’évacuation de 1940 avec une maîtrise impressionnante, mais le rôle de l’armée française restait en périphérie. Darkest Hour raconte le même moment depuis les couloirs du pouvoir britannique, avec Churchill au centre.
Même Le Jour le plus long, fresque monumentale et polyphonique, laisse les figures françaises dans une présence éclatée : la Résistance, les commandos Kieffer, les civils normands. Ils existent, mais pas avec le même poids symbolique que les grandes figures américaines et britanniques.
Et l’exemple de U-571, vivement critiqué au Royaume-Uni pour avoir déplacé vers des Américains un épisode lié à Enigma, rappelle jusqu’où Hollywood peut parfois absorber l’Histoire des autres pour en faire son propre récit.
Ce constat ne retire rien à ces films.
Mais il explique pourquoi La Bataille de Gaulle touche autrement.
Pas un repli, une reprise de parole
Ce qui m’a touché dans ces deux films, ce n’est pas un élan nationaliste. Ce n’est pas le besoin de se raconter “meilleurs” que les autres. C’est au contraire une impression plus simple, plus saine : celle de voir la France reprendre sa place dans son propre récit.
Le film ne dit pas que les autres récits sont faux. Il dit qu’ils ne suffisent pas.
La France n’est pas seulement un décor traversé par les armées alliées. Elle n’est pas seulement un pays vaincu, une terre libérée, une blessure stratégique. Elle est aussi un sujet politique, culturel, militaire, humain. Un pays qui tente de rester debout quand tout l’invite à disparaître.
C’est là que le cinéma devient plus qu’un divertissement. Il devient un outil de mémoire.
Une musique tendue, presque clinique
La musique joue un rôle essentiel dans cette impression de gravité tenue. Volker Bertelmann, pour L’Âge de fer, puis Théo Cascio, pour J’écris ton nom, accompagnent le récit sans l’écraser.
À certains moments, leurs partitions rappellent, à l’oreille, les tonalités cliniques que l’on associe parfois à Ludwig Göransson : pulsations froides, lignes tendues, matière sonore presque chirurgicale. Non pas une musique illustrative, mais une tension intérieure. Comme si l’Histoire avançait dans un espace mental autant que militaire.
Cette couleur musicale évite l’emphase permanente. Elle ne cherche pas à fabriquer artificiellement l’émotion. Elle installe une inquiétude, une précision, une modernité sonore qui empêchent le film de devenir une simple reconstitution patrimoniale.
Un film qui résonne avec l’actualité audiovisuelle
Cette question du récit français dépasse largement le cinéma historique.
À moins d’un an de l’élection présidentielle de 2027, l’audiovisuel français se retrouve face à une contradiction majeure. Les acteurs locaux évoluent dans un cadre très encadré, fragmenté, contraignant, tandis que des plateformes mondiales, puissantes et concentrées, occupent désormais les mêmes écrans, les mêmes téléviseurs connectés, les mêmes marchés publicitaires.
Le sujet n’est pas technique. Il est culturel.
Produire nos films, nos séries, nos documentaires, nos récits historiques, ce n’est pas seulement alimenter une industrie. C’est préserver notre capacité collective à nous raconter nous-mêmes. Avec nos nuances, nos contradictions, notre rapport à l’autorité, à la liberté, à la parole publique, au doute, à l’héroïsme et à la mémoire.
La culture américaine produit des œuvres puissantes, parfois admirables. Mais elle ne peut pas devenir notre seul horizon. Ses films, ses séries, ses codes moraux, parfois puritains ou simplement éloignés de notre sensibilité, ne correspondent pas toujours à notre manière de regarder le monde.
Voir une grande fresque française tenter de raconter l’Histoire depuis notre point de vue, ce n’est pas se replier.
C’est reprendre de l’espace. Cette ambition n’a rien d’anecdotique. Elle pose une question très simple : voulons-nous encore donner aux créateurs français les moyens de produire nos grands récits ?
Un pays qui ne raconte plus lui-même son histoire finit par la recevoir avec les images, les priorités et les sensibilités des autres.
La Bataille de Gaulle rappelle que le cinéma peut encore être ce lieu où une mémoire reprend voix.
Patrice Caillet - La Radio Du Cinéma
Infos pratiques
- Film : La Bataille de Gaulle – Partie 1 : L’Âge de fer
- Sortie cinéma France : 3 juin 2026
- Durée : 159 minutes
- Réalisation : Antonin Baudry
- Distribution : Simon Abkarian, Simon Russell Beale, Florian Lesieur, Benoît Magimel, Mathieu Kassovitz, Loïc Corbery, Anamaria Vartolomei, Niels Schneider, Félix Kysyl, Karim Leklou
- Film : La Bataille de Gaulle – Partie 2 : J’écris ton nom
- Sortie cinéma France : 26 juin 2026
- Durée : 160 minutes
À lire aussi sur La Radio du Cinéma
- Les podcasts cinéma de La Radio du Cinéma
- L’agenda cinéma : festivals, avant-premières et événements
- L’actualité cinéma sur La Radio du Cinéma
- La Bataille de Gaulle
- Antonin Baudry
- Simon Abkarian
- Charles de Gaulle
- Cinéma français
- Film historique
- Seconde Guerre mondiale
- Pathé Films