À Grignan, les lettres ne restent pas immobiles sur le papier. Elles passent par le souffle des comédiens, gagnent la cour du château et retrouvent l’allure d’une conversation. Pour la 30e édition du festival, organisée du 6 au 11 juillet 2026, Francis Perrin prête sa voix à Alexandre Dumas dans Nous ne faisons que commencer la vie…, une lecture-spectacle présentée samedi 11 juillet à 21h30.
Face à lui, Macha Méril incarne George Sand. Sally Micaleff signe la mise en scène et Raphaël Lucchini l’adaptation de cette correspondance, d’abord nourrie par le désaccord, puis par une admiration réciproque et une profonde connivence littéraire.
Un premier prix partagé avec André Dussollier en 1972
Avant Dumas, Grignan et les projets de rentrée, une image en noir et blanc revient dans la conversation. Le 1er juillet 1972, les caméras du journal télévisé filment les lauréats du concours de fin d’année du Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Francis Perrin et André Dussollier viennent d’obtenir le premier prix.
Sur les images conservées par l’INA, la joie ne connaît pas encore les usages policés des cérémonies. Francis Perrin bondit dans les bras de son camarade. Plus de 50 ans après, l’émotion demeure intacte.
« Je ne m’attendais pas à avoir le premier prix. J’étais ravi qu’André Dussollier le partage avec moi. C’est un des plus beaux souvenirs de ma vie. »
Le comédien en conserve aussi une malice très théâtrale. Lorsqu’il évoque ce jour avec son ami, il aime lui rappeler que les noms n’avaient pas été proclamés selon l’ordre alphabétique : Francis Perrin fut appelé avant André Dussollier. Une façon souriante de remettre en scène la cérémonie, comme un petit rappel après 54 ans d’applaudissements.
L’événement avait alors une portée difficile à mesurer aujourd’hui. L’annonce ouvrait le journal de 20 heures de la première chaîne. Les deux jeunes acteurs devenaient, en quelques minutes, des visages connus du public français. Francis Perrin voit dans cet instant le sceau d’une amitié que le temps n’a pas fendue.
Alexandre Dumas et George Sand, du désaccord à l’admiration
Francis Perrin connaît déjà Alexandre Dumas pour l’avoir incarné au théâtre. Il ignorait toutefois la richesse de ses échanges avec George Sand. La lecture de Grignan lui révèle un lien qui débute assez mal : un dîner malheureux, une parole indélicate de Dumas, puis une relation qui se transforme au fil des lettres.
Les deux écrivains apprennent à reconnaître leurs qualités humaines et leur talent. Leurs missives abordent l’écriture, le passage du temps, la vie littéraire et les mouvements d’humeur de deux personnalités qui ne redoutaient ni la contradiction ni le trait d’esprit.
Francis Perrin retrouve dans ces lettres la faconde de Dumas, son goût de la formule et cette générosité verbale capable de donner un mouvement immédiat à la page. Il associe au romancier une maxime brève : « J’aime qui m’aime. » Quelques mots qui disent, selon lui, l’appétit d’affection, de fidélité et de reconnaissance de l’auteur des Trois Mousquetaires.
« C’est une joute épistolaire. Cela a l’air d’un dialogue, et c’est ce qui rend la lecture vivante. »
La correspondance devient ainsi une scène sans décor imposé. La voix fait entendre les ripostes, les élans et les silences. Le public n’assiste pas à une reconstitution figée du XIXe siècle : il écoute deux esprits qui se découvrent, se heurtent et finissent par se respecter.
La lecture, une autre manière de jouer
Une lecture-spectacle réclame une précision particulière. Le texte reste visible, mais la présence du comédien ne peut disparaître derrière le pupitre. Francis Perrin pratique régulièrement cet exercice, parfois accompagné de musiciens. Il y retrouve une part du jeu théâtral, avec une économie de gestes et une attention accrue au rythme de la phrase.
À Grignan, la représentation est unique. Elle n’est ni filmée ni enregistrée. Cette fragilité lui donne sa valeur : la soirée existe pour les personnes réunies dans la cour du château, puis demeure dans leur mémoire.
« C’est ce qui fait la beauté de la chose : les envies, la passion et le désir de partager une correspondance que je ne connaissais pas. C’est une découverte, et nous la faisons découvrir à notre tour. »
Le caractère éphémère ne signifie pas que le travail soit improvisé. Francis Perrin souligne les répétitions menées avec Macha Méril et Sally Micaleff, ainsi que la mise en place réalisée le matin même. L’expérience permet ensuite de préserver la fraîcheur de la découverte sans sacrifier la rigueur.
De la nuit de Grignan au lever du soleil à Villeneuve-lès-Avignon
À peine la dernière lettre de Dumas refermée, une autre scène attend Francis Perrin dés le lendemain matin, Dimanche 12 juillet 2026, à l’abbaye Saint-André de Villeneuve-lès-Avignon, il participe à une lecture musicale organisée dès 5h30.
Accompagné des violoncellistes Annie Balmayer et Pierre Champagne, il doit lire une sélection de poèmes au lever du soleil. Le rendez-vous se poursuit par un petit déjeuner poétique dans les jardins de l’abbaye. La route nocturne depuis Grignan ne semble guère l’effrayer.
« Cela prouve que je suis encore un peu fou. »
La formule résume une disponibilité intacte pour les aventures singulières : une correspondance sous les étoiles, quelques heures de route, puis des vers dits à l’aube avec deux violoncelles.
Le Malade imaginaire, une rentrée avec trois de ses enfants
La rentrée 2026 prendra une couleur familiale. À partir du 2 septembre, Francis Perrin met en scène et interprète Le Malade imaginaire au Théâtre de la Michodière, à Paris. Il y joue Argan et célèbre par la même occasion ses 60 ans de carrière.
Trois de ses enfants participent au spectacle : Jeanne Perrin, Clarisse Perrin et Louis Perrin. Francis Perrin parle d’une « belle aventure » et d’une « famille Molière », composée de ses proches comme de ses compagnons de scène.
À la question de savoir s’il dirige la troupe comme un père ou comme un metteur en scène, la réponse fuse : il reste le metteur en scène, rôle que ses enfants apprécient peut-être moins que celui de papa. La boutade laisse deviner un travail fondé sur la confiance, mais aussi sur les exigences du plateau.
Molière occupe une place majeure dans le parcours de Francis Perrin. Dès 1973, il mettait en scène Le Médecin volant à la Comédie-Française. Il a depuis joué et monté plusieurs œuvres du dramaturge, jusqu’au seul-en-scène Molière malgré moi. Avec Argan, il retrouve donc un auteur qui accompagne sa vie d’artiste depuis ses débuts.
Lily et Lily avec Michèle Bernier au Théâtre de Paris
Après Le Malade imaginaire, Francis Perrin reprendra aussi Lily et Lily avec Michèle Bernier. La comédie de Pierre Barillet et Jean-Pierre Grédy revient au Théâtre de Paris à partir du 12 novembre 2026, dans la mise en scène de Marie-Pascale Osterrieth.
La production annonce plus de 120.000 spectateurs lors de la première saison parisienne et de la tournée. Michèle Bernier y joue les jumelles Lily et Deborah, tandis que Francis Perrin figure dans une distribution qui réunit également Véronique Boulanger, Éric Boucher, Riton Liebman, Thomas Lempire et Morgane Cabot.
Au moment de refermer l’entretien, le comédien écarte toute idée de retraite. Grignan, Villeneuve-lès-Avignon, la Michodière, le Théâtre de Paris puis la tournée dessinent un calendrier qui ne laisse guère de place à l’immobilité.
« Ma retraite n’est pas encore pour demain. Quand on a la passion du théâtre, elle ne s’éteint jamais. »
Francis Perrin : biographie d’un comédien fidèle au théâtre
Né le 10 octobre 1947 à Versailles, Francis Perrin grandit dans une famille liée aux métiers du cinéma. Après son baccalauréat, il choisit le théâtre et se forme au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, notamment auprès de Louis Seigner et Pierre Dux. En 1972, ses prix de comédie lui ouvrent les portes de la Comédie-Française.
Le cinéma le découvre dès 1973 dans Le Concierge de Jean Girault. Claude Pinoteau lui confie ensuite un rôle dans La Gifle, sorti en 1974. Francis Perrin développe bientôt une figure d’antihéros rêveur et maladroit, notamment dans Le Roi des cons en 1981. Il passe aussi derrière la caméra pour Tête à claques, Le Joli Cœur et Ça n’arrive qu’à moi.
Sa carrière reste profondément attachée aux planches. Comédien, auteur, réalisateur et metteur en scène, il aborde Molière, Georges Feydeau, Eugène Labiche, Marcel Pagnol et le théâtre de boulevard. Il assure également la direction du Théâtre Montansier de Versailles, puis celle du Festival d’Anjou.
La télévision lui offre une nouvelle proximité avec le grand public grâce à Mongeville. De 2013 à 2021, il interprète Antoine Mongeville, ancien juge d’instruction devenu enquêteur, dans la série policière de France 3.
En 2026, Francis Perrin célèbre 60 ans de carrière avec plus de 10.000 représentations annoncées à son actif. Sa présence à Grignan, son retour à Molière et ses projets avec Michèle Bernier témoignent d’un même moteur, formulé simplement par le comédien : la passion du théâtre ne s’éteint jamais.