Cécile Berly réhabilite Madame de Pompadour : « Le pouvoir s'écrit autant qu'il se gouverne »

16 juillet 2026
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Crédit photo @Hannah Assouline

GRIGNAN – Lorsque le rideau est tombé sur la trentième édition du Festival de la Correspondance, une voix continuait de résonner entre les pierres du château : celle de Madame de Pompadour. Non pas la favorite de légende, mais la femme d'État que l'historienne Cécile Berly s'attache, depuis plus de quinze ans, à faire renaître.

Quelques jours après la clôture du festival, la spécialiste du XVIIIᵉ siècle a accordé un entretien à La Radio du Cinéma, revenant sur une édition placée sous le signe des correspondances comme révélatrices de l'histoire et des femmes qui l'ont façonnée.

Pour Cécile Berly, fidèle du Festival de Grignan, le rendez-vous drômois demeure un lieu unique où le patrimoine dialogue avec les interrogations les plus contemporaines.

« Nous ne sommes pas dans le passéisme. Nous interrogeons les lettres du passé avec notre sensibilité d'aujourd'hui. Pour moi, c'est cela aussi, faire de l'histoire. »

Les lettres, longtemps méprisées, aujourd'hui réhabilitées

Historienne des femmes, essayiste et désormais directrice artistique du Salon du livre d'Histoire de Grasse, Cécile Berly rappelle combien la correspondance fut longtemps considérée comme une source secondaire.

« Parce que beaucoup de ces lettres étaient écrites par des femmes », souligne-t-elle sans détour.

Pour l'historienne, les archives épistolaires constituent pourtant des trésors irremplaçables. Elles permettent d'accéder non seulement aux événements mais aux sensibilités, aux ambitions, aux doutes et à l'intelligence de celles qui furent souvent absentes des récits officiels.

Le Festival de la Correspondance trouve précisément sa force dans cette capacité à abolir les frontières entre recherche historique, littérature et spectacle vivant.

Madame de Pompadour, bien loin des clichés

Cette année, Cécile Berly signait l'adaptation de « Lettre d'une femme puissante : Madame de Pompadour », portée sur scène par Élodie Frégé.

Le choix n'avait rien d'anodin. Depuis plus d'une décennie, l'historienne combat une image figée de la favorite de Louis XV, réduite à sa relation avec le souverain.

« Madame de Pompadour est devenue une marque plus qu'un personnage historique », regrette-t-elle.

La réalité est toute autre.

À travers sa correspondance, apparaît une femme de pouvoir, administratrice, stratège, conseillère politique, omniprésente dans les affaires du royaume.

« Elle écrit sans cesse. Elle a compris une chose essentielle : l'écriture, c'est le pouvoir. »

Et l'un des paradoxes historiques les plus fascinants demeure que sa véritable influence commence précisément lorsqu'elle cesse d'être la maîtresse du roi.

« Elle devient alors la favorite royale, une fonction politique totalement inédite. »

Derrière la favorite, une femme d'État

L'adaptation présentée à Grignan n'avait pas vocation à raconter les anecdotes sulfureuses dont l'imaginaire collectif nourrit encore Madame de Pompadour.

Au contraire.

Cécile Berly souhaitait dévoiler « une boule à facettes », une personnalité complexe, parfois fragile, souvent brillante, profondément moderne dans sa manière d'exercer l'autorité.

Chaque lettre sélectionnée révèle une dimension différente : la diplomate, la protectrice des arts, la conseillère du roi, mais aussi la femme confrontée à ses limites lorsqu'elle s'aventure sur le terrain militaire. Une construction dramaturgique minutieuse, où l'historienne revendique une véritable écriture de scène.

Quand l'histoire devient spectacle vivant

L'une des questions les plus "picotées" de l'interview porte justement sur la théâtralité de ces correspondances.

Madame de Pompadour écrivait-elle déjà pour être entendue ? La réponse de Cécile Berly est nuancée.

Si elle refuse l'idée d'une écriture naïve, elle rappelle que la favorite était également une remarquable comédienne de société, habituée des théâtres privés de Versailles.

Selon elle, Pompadour avait pleinement conscience de construire son image.  Et cette intuition trouve un prolongement naturel dans l'interprétation d'Élodie Frégé, dont Cécile Berly salue « le charisme » et la capacité à restituer la présence scénique de cette femme hors norme.

Le regard contemporain change enfin

Le regard porté aujourd'hui sur Madame de Pompadour n'aurait sans doute pas été possible il y a vingt ans. Les évolutions des recherches historiques, les études sur les femmes, mais aussi les bouleversements sociétaux récents permettent enfin d'aborder ces figures avec davantage de nuance.

« Nous commençons seulement à être prêts à déconstruire nos idées reçues. »

Pour Cécile Berly, Grignan participe pleinement à cette réhabilitation. Elle va jusqu'à qualifier cette représentation d'« étape essentielle dans l'histoire… de Madame de Pompadour ».

Et si le cinéma s'en emparait enfin ?

Dernière confidence au micro de La Radio du Cinéma : oui, l'idée d'un scénario l'a déjà traversée. Elle ne cache pas son étonnement devant l'absence d'un grand film consacré à Madame de Pompadour.

« Je ne comprends pas qu'aucun grand réalisateur ou grande réalisatrice ne se soit encore emparé de cette figure. »

Certes, le film historique exige des moyens considérables. Mais surtout, explique-t-elle, Pompadour est un personnage infiniment plus complexe que les clichés entretenus depuis deux siècles. Une héroïne qui parlerait autant de Louis XV… que de notre rapport contemporain au pouvoir féminin.

L'appel est lancé !

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Cécile BERLY publiera le 3 septembre prochain un nouvel essai, Olympe de Gouges, l'autre Voltaire, dans lequel elle revisite le destin de cette pionnière des Lumières sous un angle inédit. Parallèlement à ses travaux de recherche et à ses nombreuses conférences, Cécile Berly exerce désormais les fonctions de directrice artistique du Salon du livre d'Histoire de Grasse, un rendez-vous qui s'impose progressivement comme l'un des grands événements nationaux consacrés à l'histoire. Une actualité qui confirme sa volonté constante de faire sortir l'histoire des amphithéâtres pour la porter sur les scènes, dans les librairies et, pourquoi pas demain, sur les écrans de cinéma.

Propos reccueillis par Amandine BACCONNIER pour LA RADIO DU CINEMA