Cinéma expérimental : les clés de Pip Chodorov pour regarder autrement

19 juillet 2026
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« L’écran n’est pas une fenêtre vers un monde fictif ou imaginaire. L’écran, c’est un canevas », affirme Pip Chodorov. Invité de David Marmier pour La Radio du Cinéma, le réalisateur, éditeur et enseignant américain raconte une vie consacrée aux images en mouvement. De ses premiers jeux avec la pellicule à la fondation de Re:Voir, il défend un cinéma libre, artisanal et toujours prêt à renouveler notre regard.

Chez Pip Chodorov, le cinéma ne se résume jamais à une histoire projetée sur un écran. Il tient aussi dans le grain d’une image, le cliquetis d’un projecteur, une variation de lumière ou une rayure déposée sur la pellicule. Son entretien avec David Marmier ouvre un passage vers des films rarement montrés, mais capables de modifier durablement notre manière de voir.

Le mot « expérimental » peut impressionner. Pip Chodorov préfère l’aborder sans solennité excessive. Il désigne des cinéastes qui interrogent leurs outils, inventent leurs propres règles et considèrent chaque image comme un champ de recherche. Son principe tient dans une formule désarmante de simplicité : « Le cinéma, c’est du cinéma. »

Un projecteur 16 millimètres installé dans le salon familial

Pip Chodorov naît à New York en 1965. Son père réalise des documentaires pour la télévision et sa mère pratique la peinture. Les films font partie du quotidien familial. Dans le salon, un projecteur 16 millimètres diffuse des œuvres de fiction, des documentaires, des films abstraits et des travaux consacrés aux arts.

Le jeune Pip Chodorov apprend très tôt à charger l’appareil. Dès l’âge de six ans, il gratte et peint la pellicule, puis fabrique des animations comme on manipule un jouet. Le film possède déjà une épaisseur concrète. Il peut être touché, coloré, coupé et remonté.

Cette enfance façonne son rapport aux images. Les catégories importent moins que les sensations produites. Un film abstrait peut côtoyer une fiction, une chronique familiale ou un documentaire musical sans perdre sa légitimité. Cette liberté initiale deviendra le socle de son travail.

Paris et la découverte du cinéma comme langage

Après des études de sciences cognitives à l’Université de Rochester, Pip Chodorov s’intéresse à la sémiologie. Une question l’accompagne : comment le cinéma organise-t-il notre perception et produit-il du sens ?

Il rejoint Paris en 1988, à l’âge de 23 ans, afin d’étudier la sémiologie du cinéma à la Sorbonne Nouvelle. Il suit notamment les travaux de Raymond Bellour, Marc Vernet, Philippe Dubois et Roger Odin. L’image animée dialogue alors avec la photographie, la littérature, la peinture et les sciences cognitives.

Pip Chodorov connaît aussi le versant professionnel de la diffusion. Avant son arrivée en France, il travaille pour Orion Classics à New York. Il collaborera ensuite avec UGC et Light Cone. Cette expérience lui enseigne une évidence parfois oubliée : un film doit être créé, mais il doit également disposer d’une copie, d’un lieu de projection et de personnes décidées à le transmettre.

Le cinéma expérimental comme art du possible

Pip Chodorov souligne que de nombreux artistes acceptent difficilement l’étiquette « cinéma expérimental ». Le terme peut laisser croire à un brouillon, à un essai inachevé ou à une discipline strictement scientifique. Plusieurs expressions lui ont été préférées au fil du temps : cinéma différent, cinéma alternatif, cinéma underground ou jeune cinéma.

Cette dernière formule lui paraît particulièrement juste. Le jeune cinéma conserve une capacité de renouvellement. Il ne dépend pas de l’âge de celui qui le réalise. Il demeure jeune parce qu’il cherche, déplace ses méthodes et refuse de considérer ses formes comme définitivement acquises.

« C’est un jeune cinéma qui se rafraîchit, qui est toujours en devenir. »

Pip Chodorov, au micro de David Marmier

Certains films sont peints directement sur la pellicule. D’autres utilisent des images déjà existantes, appelées found footage, afin de leur attribuer un nouveau sens. Le journal filmé transforme des fragments de vie en carnet visuel. Le scintillement, le grain, le montage métrique, le travail image par image ou les variations de vitesse deviennent des moyens d’expression.

La liberté n’exclut ni la précision ni la forme. Pip Chodorov le rappelle lorsque David Marmier évoque des œuvres privées de commencement ou d’achèvement : « Il y a toujours un début et une fin. » Le cinéma expérimental peut employer des acteurs, un scénario, une lumière construite ou un cadrage rigoureux. Il ne leur impose simplement aucune obligation préalable.

« L’écran, c’est un canevas »

L’une des phrases majeures de l’entretien concerne la fonction de l’écran. Dans de nombreuses fictions, celui-ci disparaît symboliquement pour laisser place au monde raconté. Pip Chodorov invite au contraire à regarder sa surface.

« L’écran n’est pas une fenêtre vers un monde fictif ou imaginaire. L’écran, c’est un canevas. »

Pip Chodorov

Cette comparaison avec la toile d’un peintre donne une clé de lecture accessible. Une image peut être envisagée pour ce qu’elle représente, mais aussi pour ses couleurs, sa durée, ses vibrations et son rythme. Une rayure cesse d’être un défaut. Elle devient un geste. Une surexposition ne signale plus forcément une erreur. Elle peut transformer la lumière en sujet du film.

Le spectateur n’a donc pas besoin de posséder un manuel théorique. Il peut commencer par observer ce que l’image lui fait éprouver. Le cinéma expérimental accueille la curiosité avant l’expertise.

Re:Voir, un nom qui résume une philosophie

En 1994, Pip Chodorov fonde à Paris Re:Voir, une structure consacrée à l’édition et à la distribution du cinéma d’avant-garde. Son nom s’écrit avec deux points : « Re:Voir ». Pour son fondateur, il évoque le désir de regarder à nouveau, mais aussi de comprendre comment chaque cinéaste construit sa propre vision.

La structure publie d’abord des VHS, puis des DVD et des Blu-ray. Elle développe aussi des activités de restauration, de numérisation et de diffusion numérique. La plateforme Re:Voir Online rassemble aujourd’hui plus de 500 films issus du catalogue Re:Voir, du Collectif Jeune Cinéma, de la Film-Makers’ Cooperative et d’autres fonds.

L’entreprise répond à une nécessité concrète. Les copies 16 millimètres s’usent lorsqu’elles sont projetées. Les premières éditions vidéo ont permis aux programmateurs de découvrir les œuvres sans endommager les éléments argentiques. Ce geste de protection a peu à peu donné naissance à un véritable travail éditorial.

Pip Chodorov assis dans les locaux de Re:Voir à Paris, entouré de caméras argentiques et de livres de cinéma
Pip Chodorov dans l’univers de Re:Voir, avec des caméras argentiques et une bibliothèque consacrée au cinéma. Photographie David Marmier

En 1996, Pip Chodorov participe également à la création de L’Abominable. Ce laboratoire cinématographique partagé permet aux artistes de travailler le Super 8, le 16 millimètres et le 35 millimètres. Ils peuvent développer leurs films, réaliser des copies, intervenir sur le son ou expérimenter des procédés optiques.

En 2005, The Film Gallery complète cette action. La galerie défend les œuvres réalisées sur pellicule et met du matériel de projection à la disposition des musées, des lieux d’exposition et des artistes.

Une économie de passion portée par une communauté mondiale

Lorsque David Marmier demande comment il est possible de vivre de ce cinéma, Pip Chodorov répond par une phrase qui résume le moteur de toute cette aventure : « On ne vit pas de ça, on vit avec. »

Le cinéma expérimental repose sur un public limité, mais attentif. Des cinéastes, des programmateurs, des universitaires, des éditeurs et des collectionneurs entretiennent un réseau actif à Paris, New York, San Francisco, Berlin, Tokyo et dans de nombreuses autres villes.

Cette communauté ne cherche pas nécessairement la reproduction d’un modèle rentable. Elle permet aux films de circuler, d’être étudiés et de rencontrer de nouveaux regards. Pip Chodorov décrit cette activité comme une forme de partage. Qu’il enseigne, réalise, programme ou édite, le même désir demeure : faire passer une œuvre d’une personne à une autre.

Free Radicals, une histoire incarnée du cinéma expérimental

Cette volonté de transmission anime Free Radicals: A History of Experimental Film, documentaire réalisé par Pip Chodorov en 2011. D’une durée de 82 minutes, le film donne la parole à plusieurs artistes majeurs et présente les œuvres qui ont façonné cette histoire.

L’idée naît après la découverte de The Soul of a Man, le documentaire musical de Wim Wenders. Pip Chodorov comprend qu’un récit consacré aux pionniers du cinéma expérimental pourrait faire entendre des voix méconnues et rendre visibles des inventions longtemps restées hors des circuits dominants.

Free Radicals convoque notamment Hans Richter, Len Lye, Robert Breer, Stan VanDerBeek, Peter Kubelka et Jonas Mekas. Le film ne cherche pas à enfermer leurs travaux dans une définition unique. Chaque artiste possède sa conception du cinéma, sa méthode et son rythme.

Pour un public novice, le documentaire constitue une porte d’accès généreuse. Il montre les films, écoute les cinéastes et restitue les circonstances de leur création. La théorie naît alors des images elles-mêmes.

Un enseignement consacré au regard et à la pratique

Pip Chodorov partage aujourd’hui ses activités professionnelles avec l’enseignement à la Dongguk University de Séoul. Il y enseigne notamment la sémiologie, les sciences cognitives appliquées au cinéma et le film expérimental.

Cette activité prolonge logiquement son parcours. Apprendre le cinéma ne consiste pas uniquement à mémoriser des dates ou des mouvements. Il faut manipuler les outils, éprouver la durée d’un plan, constater les effets d’un montage et comprendre comment une image dirige l’attention.

Le professeur, le cinéaste et l’éditeur poursuivent ainsi la même mission. Tous trois donnent aux films les moyens de rester vivants.

2001 : l’Odyssée de l’espace, la lumière comme révélation

La tradition de La Radio du Cinéma invite chaque intervenant à choisir un film, une musique et une réplique. Pip Chodorov cite 2001 : l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, découvert durant son enfance grâce aux copies utilisées par son père pour préparer un documentaire.

Il continue de revoir le film lorsque celui-ci est projeté dans de bonnes conditions. Le grand écran, le son et le format argentique comptent pleinement dans son expérience. Pip Chodorov considère même l’œuvre comme un film expérimental consacré à la lumière, à la conscience et à la révélation.

Son interprétation du monolithe prolonge toute sa réflexion : cette surface noire peut être regardée comme un écran. Lorsque la lumière l’atteint, une nouvelle forme d’intelligence apparaît.

Louis Armstrong, Charlotte Rampling et un souvenir de Stardust Memories

Pour la musique, Pip Chodorov choisit la bande sonore de Stardust Memories de Woody Allen. Il raconte avoir participé au tournage comme figurant à l’âge de 14 ans.

Adolescent, il cherche durant plusieurs mois les morceaux de jazz entendus dans le film. Faute d’album officiel disponible, il rassemble différents disques vinyles afin de constituer sa propre cassette.

Il conserve notamment le souvenir d’un long plan sur Charlotte Rampling accompagné par Louis Armstrong. La caméra laisse le visage évoluer au rythme de la chanson. La gêne, le sourire et le rire deviennent peu à peu les véritables événements de la scène. Pour Pip Chodorov, ce moment possède déjà la force d’un film expérimental : l’image, la musique, la durée et la conscience d’être regardé y travaillent d’un même mouvement.

Jonas Mekas, ou la vie transformée en journal filmé

Sa réplique préférée vient de Walden, journal filmé de Jonas Mekas. Le cinéaste y associe directement l’existence et la pratique des films de famille : « Je vis, donc je fais des films de famille. »

Cette phrase fait écho au parcours de Pip Chodorov. Filmer ne représente pas une activité séparée de la vie. La caméra recueille les proches, les voyages, les instants fugitifs et les gestes ordinaires. Ces fragments deviennent ensuite une mémoire partageable.

Le cinéma expérimental apparaît alors moins comme une catégorie que comme une manière d’habiter le monde avec attention.

Le livre consacré à Patrick et Michèle Bokanowski comme point de rencontre

L’entretien réalisé par David Marmier trouve son origine dans la publication de Patrick et Michèle Bokanowski — À la croisée des mondes, écrit par Jacques Kermabon.

Publié par les Éditions de l’Œil le 18 mai 2026, cet ouvrage de 256 pages constitue le premier livre entièrement consacré à leur travail. Il examine les films de Patrick Bokanowski et la place déterminante des compositions de Michèle Bokanowski.

Le livre met en lumière une création qui associe animation, photographie, peinture, dessin, musique et théâtre. Il permet de suivre la genèse des œuvres et d’approcher les recherches optiques, plastiques et sonores qui les façonnent.

Cette publication rejoint les préoccupations de Pip Chodorov. Elle documente des pratiques singulières, accompagne la transmission et donne au public des repères sans réduire les œuvres à une explication définitive.

Comment commencer à regarder du cinéma expérimental

Le premier conseil pourrait être de ne pas chercher immédiatement une intrigue. Il est plus fécond d’observer une couleur, une répétition, un mouvement, une coupe ou une transformation sonore.

Un film de cinq minutes peut demander plusieurs années de travail. Sa brièveté ne mesure donc ni sa densité ni son ambition. Le spectateur peut accueillir l’œuvre comme une composition musicale : en prêtant attention aux motifs, aux silences, aux reprises et aux variations.

Pip Chodorov résume cette disponibilité par une conviction personnelle : « Le cinéma expérimental, pour moi, c’est une philosophie de vie. » Chaque cinéaste avance dans une direction propre et repousse une limite particulière. Aucun résultat ne ferme le chemin. Chaque découverte en appelle une autre.

Informations pratiques

  • Invité : Pip Chodorov, réalisateur, éditeur, enseignant et fondateur de Re:Voir.
  • Interview : David Marmier pour La Radio du Cinéma.
  • Re:Voir : 43, rue du Faubourg-Saint-Martin, 75010 Paris.
  • Horaires annoncés : du lundi au vendredi, de 10 heures à 19 heures.
  • Catalogue : éditions vidéo, livres, pellicules, matériel et accès à Re:Voir Online.
  • Documentaire : Free Radicals: A History of Experimental Film, Pip Chodorov, 2011, 82 minutes.
  • Livre : Patrick et Michèle Bokanowski — À la croisée des mondes, Jacques Kermabon, Éditions de l’Œil, 256 pages, paru le 18 mai 2026.
  • Festival : la 28e édition du Festival des cinémas différents et expérimentaux de Paris est annoncée pour octobre 2026 par le Collectif Jeune Cinéma.

Sources 

Pip Chodorov, cinéma expérimental, Re:Voir, pellicule 16 millimètres, Free Radicals, Jonas Mekas, Patrick Bokanowski, Michèle Bokanowski, David Marmier, La Radio du Cinéma.