« Je découvre complètement qui était ce héros », confie Davy Sardou. Le comédien a prêté sa voix à Jean Zay dans Une étoile dans la nuit, lecture-spectacle présentée le jeudi 9 juillet 2026 au Festival de la Correspondance de Grignan. Avec Valérie Decobert, qui incarnait Madeleine Zay, il a fait entendre un dialogue amoureux maintenu vivant malgré la prison, la propagande et la menace de mort.
Il suffit parfois de deux voix et de quelques lettres pour rendre à l’Histoire un visage, une respiration, une attente. À l’Espace Sévigné, Une étoile dans la nuit ne cherchait pas à dresser une statue supplémentaire de Jean Zay. La lecture imaginée à partir de sa correspondance avec Madeleine Zay invitait plutôt à retrouver l’homme derrière le ministre : un époux, un père, un prisonnier et un républicain qui continuait d’écrire afin de ne pas céder au silence.
Présentée dans le cadre du Festival de la Correspondance de Grignan, la création réunissait Valérie Decobert et Davy Sardou, sous la direction d’Anouche Setbon. L’adaptation était signée par l’auteur et homme de théâtre Jean-Pierre Thiercelin.
Davy Sardou face à la découverte d’un héros méconnu
La première rencontre de Davy Sardou avec Jean Zay ne s’est pas faite dans un manuel scolaire, mais par le texte envoyé par Anouche Setbon. Le comédien le reconnaît sans détour au micro de La Radio du Cinéma : « Je découvre Jean Zay. Je suis ignorant de l’histoire de cet homme. »
Cette ignorance devient aussitôt le moteur de son travail. « On ne l’étudie pas assez dans les livres d’histoire, on ne parle pas assez de lui », poursuit Davy Sardou. Sa réaction dit quelque chose de la place singulière occupée par Jean Zay dans la mémoire française. Son nom figure sur des établissements scolaires, des rues et des équipements publics, mais son parcours demeure moins connu que les institutions auxquelles il a contribué.
À 31 ans, Jean Zay, protestant, est nommé ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts par Léon Blum, le 4 juin 1936. Il conserve ce portefeuille jusqu’en septembre 1939. Durant ces 39 mois, il prolonge l’obligation scolaire jusqu’à 14 ans, développe le sport et les activités dirigées à l’école, soutient la recherche scientifique et encourage l’accès du plus grand nombre aux arts et à la culture.
Pour un comédien, ce destin présente un défi particulier. Il faut restituer l’énergie d’un responsable politique très jeune sans effacer la fragilité de l’homme emprisonné. Davy Sardou choisit la parole directe, sans emphase commémorative. La grandeur de Jean Zay naît alors de gestes modestes, de nouvelles familiales, d’un oiseau aperçu ou de quelques plantations décrites depuis sa cellule.
Madeleine Zay, présence décisive de la correspondance
Anouche Setbon a choisi de placer la relation conjugale au cœur de la lecture. « Je voulais surtout m’appuyer sur leur relation », explique la metteuse en scène. Elle voit dans la ténacité de Madeleine Zay une force qui permet à Jean Zay de continuer à vivre, à travailler et à espérer.
Valérie Decobert souligne elle aussi cette dimension : « C’est l’amour infini que Madeleine et Jean Zay éprouvaient l’un pour l’autre. » Ils se connaissent depuis leur jeunesse et se marient à Orléans en 1931. Deux filles naissent de leur union, Catherine en 1936 puis Hélène en 1940.
Les lettres donnent à Madeleine Zay une place active. Elle n’est pas seulement la destinataire d’une parole venue de prison. Elle protège le lien familial, organise les visites et accompagne un homme pris dans une mécanique judiciaire et politique destinée à le briser. Sa présence éclaire aussi le coût intime d’un engagement public.
Anouche Setbon remarque un renversement bouleversant : Jean Zay, détenu et isolé, s’efforce de rassurer celle qui demeure libre. Il décrit son quotidien, observe le vivant et transforme les détails de sa cellule en preuves de continuité. Ces images n’effacent pas l’enfermement. Elles constituent une discipline intérieure, presque un scénario de survie écrit jour après jour.
Des lettres qui refusent le rôle de reliques
Sur scène, Valérie Decobert et Davy Sardou ont souvent délaissé leurs feuillets. Ce choix pouvait sembler risqué, puisque la troupe ne disposait que de trois séances de répétition de quatre heures. Il répondait pourtant à une nécessité : faire circuler les mots comme une conversation et non comme la consultation solennelle d’une archive.
« Je ne voulais pas prendre ça à la légère. Je voulais vraiment faire quelque chose de fort », précise Anouche Setbon. Les regards, les silences et les reprises de souffle deviennent alors aussi éloquents que la correspondance. La lecture fait apparaître un couple séparé par des murs, mais encore capable de partager une même durée.
Davy Sardou résume la singularité de cette représentation par une formule qui pourrait servir de générique de fin : « C’est le théâtre de l’éphémère. » Une étoile dans la nuit n’a été programmée qu’une seule fois à Grignan. Cette représentation unique a donné au texte une tension particulière, puisque chaque phrase semblait vouée à disparaître aussitôt prononcée. Le festival envisage t-il des captation à l'avenir ?
Jean Zay, instigateur du festival de Cannes
Pour La Radio du Cinéma, la figure de Jean Zay possède une résonance particulière. Ministre des Beaux-Arts, il soutient en 1939 la création d’un festival international du film à Cannes, conçu comme une manifestation libre face à une Mostra de Venise soumise aux pressions des régimes fasciste et nazi.
La première édition devait se dérouler du 1er au 20 septembre 1939, sous la présidence de Louis Lumière. L’invasion de la Pologne puis l’entrée en guerre de la France entraînent sa suspension. Le Festival de Cannes ouvre finalement sa première édition en 1946, deux ans après l’assassinat de Jean Zay.
Son action concerne aussi l’organisation de l’industrie cinématographique. En 1938, Jean Zay dépose un projet de loi destiné à structurer le secteur. Une précision historique s’impose toutefois : le Centre national de la cinématographie, devenu le Centre national du cinéma et de l’image animée, est créé par la loi du 25 octobre 1946. Jean Zay n’a donc pas fondé directement le CNC, mais ses travaux ont nourri la réflexion publique qui précède sa naissance.
Ce lien avec le septième art nourrit le souhait exprimé par Davy Sardou après la représentation : « Pourquoi pas un film sur Jean Zay ? Ce serait une belle idée. » Sa vie possède en effet la densité d’un récit historique, avec une ascension politique fulgurante, un amour éprouvé par l’absence, une condamnation fabriquée et une fin tragique. Le cinéma pourrait surtout y retrouver une question toujours actuelle : comment un homme public conserve-t-il sa liberté de pensée lorsque l’État auquel il a servi renie ses propres principes ?
Une œuvre politique qui continue d’éclairer le présent
La lecture rappelle l’ampleur des chantiers ouverts sous son ministère. La loi du 9 août 1936 porte l’obligation scolaire de 13 à 14 ans. Jean Zay encourage les expérimentations pédagogiques, les classes d’orientation, l’éducation physique, les activités culturelles et l’observation active du milieu.
Il soutient également la construction d’une politique nationale de la recherche avec Jean Perrin et Irène Joliot-Curie. Le Centre national de la recherche scientifique est créé en octobre 1939, après son départ du ministère, dans le prolongement des structures et des projets qu’il avait portés.
Anouche Setbon et Valérie Decobert insistent sur l’écho actuel de ses convictions républicaines. La laïcité scolaire, l’accès commun à l’instruction, la lutte contre les ligues d’extrême droite et la défense des institutions appartiennent à son action comme à son parcours personnel.
La correspondance empêche cependant de réduire Jean Zay à un catalogue de réformes. Elle rappelle qu’une politique se construit aussi à partir d’une conception de l’être humain. Chez lui, l’école, les arts, la recherche et le cinéma participent d’une même ambition : donner à chacun des outils pour comprendre le monde et y exercer sa liberté.
L’arrestation, la prison et l’assassinat
Après la déclaration de guerre, Jean Zay quitte le gouvernement et rejoint l’armée française comme sous-lieutenant. En juin 1940, il embarque à bord du Massilia avec plusieurs parlementaires qui souhaitent poursuivre la guerre depuis l’Afrique du Nord.
Arrêté au Maroc, il est ramené en France puis condamné à la déportation et à la dégradation militaire pour « abandon de poste en présence de l’ennemi ». Les conditions de son départ avaient pourtant été autorisées par ses supérieurs. Les historiens décrivent ce procès comme une opération politique menée par le régime de Vichy contre un responsable du Front populaire, républicain, franc-maçon et cible ancienne de campagnes antisémites.
Emprisonné à Riom, Jean Zay poursuit son travail d’écriture. Il rédige notamment les textes qui formeront Souvenirs et Solitude, publié après sa mort. Il entretient aussi sa correspondance avec Madeleine Zay et réfléchit à la reconstruction culturelle du pays.
Le 20 juin 1944, trois miliciens viennent le chercher sous le prétexte d’un transfert. Ils l’assassinent dans un bois près de Molles, dans l’Allier, puis dissimulent son corps. Sa dépouille n’est formellement identifiée qu’en 1948.
Biographie de Jean Zay
Jean Élie Paul Zay naît le 6 août 1904 à Orléans. Son père, Léon Zay, dirige le journal radical-socialiste Le Progrès du Loiret. Sa mère, Alice Chartrain, est institutrice. Élève au lycée Pothier, Jean Zay manifeste très tôt un goût marqué pour la littérature, le journalisme et le débat public.
Après des études de droit, il devient avocat en 1928. Il est élu député radical-socialiste du Loiret le 8 mai 1932, à 27 ans, puis réélu en 1936. Il participe au rapprochement du Parti radical avec le Front populaire.
Léon Blum le nomme ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts le 4 juin 1936. Jean Zay a alors 31 ans et devient le plus jeune ministre de la Troisième République. Il reste en fonction jusqu’au 10 septembre 1939.
Son ministère accompagne la prolongation de la scolarité obligatoire jusqu’à 14 ans, le développement des activités sportives et culturelles à l’école, la démocratisation de l’enseignement, la structuration de la recherche scientifique et la préparation du premier Festival de Cannes. Son projet de réforme générale de l’enseignement, déposé en 1937, n’est toutefois pas adopté par le Parlement.
Engagé volontairement dans l’armée en 1939, il est arrêté après l’arrivée au pouvoir du régime de Vichy. Il passe près de quatre ans en détention avant d’être assassiné par la Milice française le 20 juin 1944. Il n’avait pas encore 40 ans.
Le 27 mai 2015, les cendres de Jean Zay entrent au Panthéon avec celles de Pierre Brossolette, Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz. Cette reconnaissance nationale consacre le souvenir d’un ministre réformateur, d’un républicain persécuté et d’un homme qui, depuis sa cellule, continua de préparer un avenir qu’il ne verrait pas.