À quelques jours de la mise en ligne de Révolté, Noël Mitrani raconte à La Radio du Cinéma la naissance singulière de ce drame familial porté par Camile Foley et Elliott Mitrani. Une histoire de colère, de perception et d’affection empêchée dont le cinéaste donne lui-même la clé : « Tout ça, c’est au service de l’amour ».
Un père emprisonné, une mère morte et deux fils qui ne regardent pas les faits de la même manière. Révolté installe son récit dans cette fracture familiale. Édouard, joué par Camile Foley, considère son père responsable de la mort de sa mère. Samuel, incarné par Elliott Mitrani, refuse cette lecture et croit à l’accident. Noël Mitrani s’intéresse moins au verdict qu’au chemin suivi par chacun pour donner un sens à ce qu’il croit savoir.
Une histoire apparue en cinq minutes
Noël Mitrani ne préparait pas de nouveau scénario. Il venait de travailler sur Emma sous influence (sorti en 2024) et pensait avoir épuisé ce qu’il souhaitait raconter sur l’adolescence. Puis l’histoire de Révolté s’est imposée un jour ordinaire, alors qu’il partait faire ses courses.
« Quasiment toute l’histoire s’est mise en place en cinq minutes », raconte Noël Mitrani. Le réalisateur rentre alors chez lui et note les grandes lignes du récit. La structure sera ensuite développée en huit jours, avant un travail beaucoup plus long sur les dialogues.
Cette soudaineté n’empêche pas les racines personnelles. Noël Mitrani relie le personnage d’Édouard au souvenir de sa propre adolescence, qu’il décrit comme compliquée et marquée par la révolte. Le film lui permet de revenir à cet âge où l’indignation peut prendre toute la place, sans disposer encore des nuances que l’expérience ajoute peu à peu.
Deux frères et une même réalité perçue différemment
Une ancienne leçon de sociologie suivie à la Sorbonne est restée dans la mémoire de Noël Mitrani. Un professeur y racontait un accident observé par plusieurs témoins. Tous avaient assisté à la même scène, mais chacun en livrait une version différente. Pour le cinéaste, cette anecdote dit quelque chose d’essentiel : même un fait apparemment objectif peut être remodelé par le regard de celui qui l’observe.
Révolté transforme cette idée en moteur dramatique. Édouard et Samuel disposent d’une histoire familiale commune, mais ils n’en tirent ni les mêmes certitudes ni les mêmes réactions. La question posée au spectateur n’est donc pas simplement de choisir celui qui aurait raison. Le film invite plutôt à comprendre comment une conviction se forme, comment elle résiste et ce qui peut finir par l’ébranler.
Noël Mitrani ne cherche d’ailleurs pas à fabriquer un héros immédiatement aimable. « Je ne me suis pas posé la question de l’identification », précise Noël Mitrani. Édouard peut blesser, provoquer et se montrer fermé à ce que son frère tente de lui dire. Sa violence demeure cependant reliée à une douleur que le récit rend progressivement lisible.
Ce que Columbo a appris à Noël Mitrani sur le suspense
Pour expliquer sa conception du scénario, Noël Mitrani convoque une référence moins attendue qu’un classique consacré du cinéma d’auteur : Columbo. La célèbre série révèle généralement le coupable dès le début. L’intérêt ne repose donc plus uniquement sur son identité, mais sur sa conduite, ses erreurs et la façon dont l’enquête va resserrer son étau.
Cette mécanique éclaire la construction de Révolté. Noël Mitrani ne cherche pas à dissimuler chaque information jusqu’à une révélation finale. Il préfère donner progressivement des clés au public et jouer avec ce que savent les personnages à un instant précis.
Le spectateur peut ainsi comprendre certaines choses avant Samuel ou Édouard. Ce léger avantage modifie la nature du suspense : l’attention se déplace vers les réactions, les hésitations et les conséquences de ce qui vient d’être découvert. Le secret familial reste important, mais il sert surtout à déplacer le regard porté sur les personnages.
Cette façon de raconter crée une proximité particulière avec le public. Le réalisateur ne lui demande pas seulement de résoudre une énigme. Il lui confie assez d’éléments pour observer comment chacun va accueillir une vérité susceptible de fissurer ses certitudes.
Faire oublier la caméra et retrouver la justesse d’une conversation
Dans son travail avec les comédiens, Noël Mitrani recherche ce qu’il appelle une sensation d’authenticité. Le terme de « vérité documentaire » lui paraît toutefois imparfait, puisque documentaire et fiction obéissent à des méthodes de tournage différentes.
Son objectif est plus précis : faire croire qu’une caméra a simplement eu accès à une famille à un moment où elle n’aurait normalement pas dû être présente. Cette impression repose beaucoup sur les dialogues. Noël Mitrani les réécrit jusqu’à ce qu’ils puissent être prononcés naturellement. Sur le plateau, il demande également aux interprètes si une phrase leur paraît réellement dicible dans la situation. Un mot peut être déplacé, supprimé ou remplacé. La page n’est pas considérée comme intouchable lorsque l’oreille indique une autre solution.
Cette méthode correspond à une règle que le cinéaste formule simplement au cours de l’entretien : il ne veut ni faire sentir la présence de la caméra ni donner l’impression que la scène vient d’un texte préalablement écrit. Le scénario doit rester solide tout en laissant aux échanges leur respiration humaine.
Camile Foley et Elliott Mitrani au cœur de la relation fraternelle
Le choix des interprètes participe directement à cette recherche. Camile Foley joue Édouard, tandis qu’Elliott Mitrani incarne Samuel. Citons également Émilie Massé, Mélanie Elliott, Natacha Mitrani, Pierre-Luc Brillant et Veronika Leclerc Strickland dans la distribution.
Noël Mitrani connaît particulièrement bien plusieurs membres de cette troupe. Elliott Mitrani et Natacha Mitrani sont ses enfants et ont déjà joué dans ses films. Le réalisateur explique que cette proximité lui permet parfois de détecter immédiatement une intonation ou une réaction qui ne correspondrait pas à leur manière habituelle de parler.
Camile Foley faisait lui aussi partie d’un cercle familier au moment du tournage. Noël Mitrani raconte avoir récupéré certains détails observés ou racontés autour de lui pour nourrir les situations du scénario. L’enjeu n’est pas de reproduire la vie privée de ses interprètes, mais de repérer ces petits gestes et formulations qui empêchent une scène de paraître fabriquée.
Le cinéaste tient également à la cohérence de l’âge des personnages. Édouard a 16 ans dans le récit et Camile Foley avait réellement cet âge pendant le tournage, souligne Noël Mitrani. Il évoque à ce sujet Grease, pour rappeler combien l’âge apparent des interprètes peut modifier notre perception d’un personnage adolescent.
Elliott Mitrani a par ailleurs reçu le prix du meilleur acteur de la compétition saisonnière du Montreal Independent Film Festival pour Built From Rage, titre anglais de Révolté.
Vincent Cadoret et le choix d’une lumière qui paraît naturelle
La direction de la photographie est assurée par Vincent Cadoret. Noël Mitrani lui demande une image qui ne signale pas constamment le travail d’éclairage. Les fenêtres, la lumière disponible et les contre-jours deviennent des outils privilégiés.
Le réalisateur accepte également qu’un mouvement de caméra puisse provoquer une brève recherche de point. Une petite imperfection technique n’est pas nécessairement corrigée si elle préserve la sensation de présence qu’il recherche.
Le contre-jour possède à ses yeux une fonction particulière. Il peut soustraire une partie du visage, créer de l’incertitude et laisser au personnage une part moins immédiatement lisible. Dans un film fondé sur des perceptions contradictoires, cette manière de ne pas tout montrer avec la même netteté prolonge discrètement le récit.
L’image ne doit donc pas embellir systématiquement les lieux ou les visages. Elle accompagne plutôt les tensions familiales en donnant l’impression que les personnages existent avant même que la caméra ne commence à les observer.
Benjamin Mitrani compose la musique de Révolté
La musique originale est signée Benjamin Mitrani. Le compositeur avait déjà travaillé avec Noël Mitrani sur Cassy, Toutes les deux et Emma sous influence. Leur collaboration repose sur un langage peu technique : Noël Mitrani dit communiquer surtout des sensations, une tension, une mélancolie ou un besoin de mystère.
Benjamin Mitrani traduit ensuite ces indications en thèmes musicaux. Le réalisateur insiste particulièrement sur la fonction émotionnelle de cette partition. « Il est capable de venir chercher nos sentiments », résume Noël Mitrani.
Pourquoi Révolté est proposé sur YouTube
La diffusion constitue l’autre singularité du projet. Marcova Productions partage Révolté sur sa chaîne YouTube . Ce choix répond d’abord à une question très concrète : comment permettre à un film indépendant d’atteindre son public lorsqu’il ne bénéficie pas d’un parcours classique de distribution ?
Le réalisateur et la productrice Martina Adamcová développent leurs projets avec une forte indépendance de production. Noël Mitrani explique que cette liberté créative peut compliquer ensuite l’accès aux circuits traditionnels. YouTube devient alors un outil de circulation des œuvres, avec une disponibilité immédiate sur les téléviseurs connectés aussi bien que sur ordinateur ou mobile.
« L’idée, c’est que mon travail soit vu », résume Noël Mitrani. Cette phrase dit l’essentiel de sa démarche. Le partage n’est pas présenté comme une négation de la valeur économique d’un film : une chaîne YouTube peut notamment être monétisée. Elle constitue surtout, dans ce cas précis, un moyen de réduire la distance séparant une œuvre indépendante de ses spectateurs.
Cette réflexion prolonge une pratique déjà ancienne chez Noël Mitrani, dont plusieurs longs métrages ont été rendus accessibles en ligne. Elle rejoint aussi une évolution plus générale des usages : le film regardé sur YouTube n’est plus nécessairement cantonné à un écran de téléphone et peut désormais rejoindre le même téléviseur que les services de vidéo à la demande.
Révolté : les informations pratiques à retenir
Titre : Révolté
Réalisation et scénario : Noël Mitrani.
Interprétation principale : Camile Foley dans le rôle d’Édouard et Elliott Mitrani dans celui de Samuel, avec Émilie Massé, Natacha Mitrani, Mélanie Elliott, Pierre-Luc Brillant et Veronika Leclerc Strickland.
Production : Martina Adamcová et Noël Mitrani.
Direction de la photographie : Vincent Cadoret.
Musique originale : Benjamin Mitrani.
Durée : 114 minutes
Classification au Québec : 13 ans et plus.
Diffusion : sur la chaîne YouTube de Marcova Productions à partir du 1er septembre 2026.