06 novembre 2026
Six ans après l’assassinat de son frère Samuel Paty, Mickaëlle Paty poursuit un combat qui dépasse la mémoire d’un homme. À l’occasion de la projection du film L’Abandon, de Vincent Garenq, à LUX, scène nationale de Valence, elle a accordé un entretien à Radio du Cinéma.
Une rencontre traversée par une conviction : l’éducation, la liberté de conscience et l’esprit critique restent nos plus précieux remparts contre l’intolérance.
Derrière le symbole, un frère. Derrière la douleur, un engagement.
Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie, était assassiné par un terroriste islamiste pour avoir exercé son métier d’enseignant, notamment en abordant la liberté d’expression avec ses élèves.
Six années ont passé. Son nom appartient désormais à la mémoire collective. Mais derrière ce nom, devenu un symbole de la République, il y avait un homme, un frère, un père, un professeur passionné par sa mission.
C’est cet homme que Mickaëlle Paty refuse de laisser disparaître.
Sa parole rappelle une évidence : rendre hommage ne suffit pas. Il faut comprendre, transmettre et interroger les mécanismes qui ont rendu l'irréparable possible.
« Il ne faut absolument pas que cette histoire s’oublie parce que lorsqu’on oublie les choses, c’est bien malheureux, mais c’est comme ça qu’elles se reproduisent. »
Ces mots portent une exigence essentielle. La mémoire ne doit pas devenir un simple rituel commémoratif. Elle doit nous obliger à regarder les faits, à examiner les responsabilités et à refuser l'indifférence.
Pour Mickaëlle Paty, l'assassinat de son frère ne peut être considéré comme un événement isolé, surgi de nulle part. Il est l'aboutissement d'un engrenage qu'il faut avoir le courage d'analyser.
Son engagement consiste précisément à faire en sorte que la disparition de Samuel ne soit pas vaine.
La laïcité : non pas diviser, mais permettre de vivre ensemble
Parler de Samuel Paty, c’est nécessairement parler de laïcité. Mais encore faut-il s'entendre sur ce que recouvre ce principe si souvent invoqué, parfois mal compris.
La laïcité n’est pas le rejet des religions. Elle n'impose pas de renoncer à ses croyances. Elle garantit, au contraire, la liberté de conscience : celle de croire, de ne pas croire, de changer de conviction, et de vivre dans un cadre commun où aucune croyance ne peut s'imposer à tous.
À l'école publique, cette liberté s'accompagne d'une mission fondamentale : permettre à chaque élève de développer son jugement indépendamment de ses origines, de son milieu social ou de ses convictions familiales.
Et c’est précisément là que les paroles de Mickaëlle Paty prennent toute leur force.
Lorsqu’on l’interroge sur la manière d’apprendre aux jeunes à accepter le désaccord sans renoncer au respect, elle évoque immédiatement ce qui caractérisait son frère :
« Samuel, ce qu’il aimait, c’était justement essayer de remettre de la nuance là où tout le monde en manque. »
Dans une société où les opinions s’affrontent parfois avant même de se rencontrer, où les réseaux sociaux encouragent les réactions immédiates et les positions tranchées, cette idée mérite d'être entendue.
La nuance n'est pas une faiblesse. Elle est une forme d'exigence intellectuelle.
Apprendre à penser, ce n'est pas apprendre à être d'accord avec tout le monde. C'est apprendre à questionner ses propres certitudes, à écouter une opinion différente, à distinguer un argument d'une attaque et une conviction personnelle d'une vérité qui devrait s'imposer aux autres.
On peut respecter profondément une personne sans partager ses idées. On peut critiquer une religion sans mépriser ceux qui la pratiquent. On peut défendre fermement la liberté d'expression tout en cultivant le sens du dialogue.
C'est aussi cela, l'esprit de la laïcité : protéger un espace dans lequel les différences peuvent exister sans empêcher la construction d'un monde commun.
L’Abandon : quand le cinéma devient un acte de mémoire
Comment raconter l'inimaginable ? Comment faire comprendre aux nouvelles générations ce que les discours officiels, les articles et les commémorations peinent parfois à transmettre ?
Avec L’Abandon, le réalisateur Vincent Garenq choisit de retracer les onze derniers jours de Samuel Paty.
Incarné par Antoine Reinartz, le professeur apparaît dans toute sa dimension humaine : un homme réservé, investi dans son métier, progressivement confronté à une inquiétude qui grandit.
Mickaëlle Paty a accompagné de près la création du film. Elle explique avoir joué un rôle de sentinelle, veillant à l'exactitude des faits, mais aussi à la vraisemblance des attitudes et des paroles prêtées à son frère.
Car il ne s'agissait pas de raconter une histoire inspirée d'un drame. Il s'agissait de raconter l'histoire de Samuel.
Cette implication a représenté une épreuve émotionnelle considérable. Mais elle y voit aussi une « vertu réparatrice ».
Un souvenir, en particulier, dit davantage que bien des analyses. Après avoir découvert le film, sa mère lui a confié trois mots :
« J'ai vu Samuel. »
Trois mots forts, qui résument la force d'une interprétation, mais aussi la puissance du cinéma.
Le cinéma peut rendre une présence à celui qui n'est plus. Il peut redonner un visage, une voix, des gestes à un nom que l'histoire a transformé en symbole.
Il peut aussi créer une émotion collective. Dans une salle obscure, des spectateurs d'âges, d'horizons et de convictions différents partagent une même expérience, avant de retrouver leur liberté de penser et de débattre.
La jeunesse, non pas comme une génération à condamner, mais comme un espoir à construire
L'un des moments les plus marquants de notre entretien concerne les jeunes.
Mickaëlle Paty ne dissimule pas sa difficulté initiale à comprendre la participation de plusieurs collégiens à l'engrenage qui a conduit à l'assassinat de son frère.
Comment accepter que des adolescents aient pu contribuer, contre une somme dérisoire, à désigner un enseignant à son futur agresseur ?
La question est douloureuse. Elle soulève celle de la responsabilité individuelle, de l'influence du groupe, de la manipulation et de la place accordée à la minorité dans notre justice.
Mais ce qui frappe dans ses propos, c'est le chemin parcouru au contact des élèves.
À travers les projections et les échanges, Mickaëlle Paty découvre des jeunes capables de mesurer la gravité des faits, de s'indigner, de poser des questions et de réfléchir aux conséquences de leurs choix.
Certains interrogent les peines prononcées. D'autres découvrent les raisons pour lesquelles la justice distingue la responsabilité des mineurs de celle des adultes.
Ces discussions ne font pas disparaître les désaccords. Elles rendent possible quelque chose de plus précieux : la compréhension.
C'est toute la différence entre imposer une conclusion et transmettre les moyens de construire un jugement.
Un adolescent qui pose une question, qui reconsidère une certitude ou qui comprend les conséquences d'un acte accomplit déjà un travail citoyen essentiel.
Le souhait de Mickaëlle Paty est que L’Abandon puisse durablement accompagner ce travail pédagogique, au-delà des seules journées d'hommage.
Car une minute de silence prend une autre dimension lorsqu'on comprend l'histoire et l'humanité de la personne à laquelle elle est consacrée.
Protéger les enseignants, c'est protéger la liberté des générations futures
Au-delà du drame, une interrogation traverse cet entretien : quelle place notre société accorde-t-elle encore à celles et ceux qui enseignent ?
Le professeur n'est pas seulement celui qui transmet un programme. Il est aussi celui qui ouvre des portes, qui fait découvrir d'autres horizons, qui apprend à argumenter et parfois à remettre en question ce que l'on croyait évident.
C'est cette mission que Samuel Paty défendait avec conviction.
Lorsqu'on demande à sa sœur ce qu'elle aimerait que l'on retienne de lui, au-delà de son assassinat, sa réponse est lumineuse :
« Lui, il était convaincu que l'école a un pouvoir immense. »
Le pouvoir d'émanciper. De permettre à un enfant de ne pas être enfermé dans les déterminismes de sa naissance. De lui donner les moyens de choisir sa vie.
Ces mots donnent peut-être à cet entretien son sens le plus profond.
Défendre la laïcité, ce n'est pas seulement rappeler des règles et des principes. C'est préserver les conditions dans lesquelles chaque enfant peut devenir un citoyen libre, capable de penser par lui-même.
C'est aussi garantir aux enseignants la possibilité d'exercer leur métier sans intimidation, sans menace et sans avoir à renoncer aux sujets essentiels.
Ne pas oublier Samuel Paty. Et surtout, continuer à faire vivre ce en quoi il croyait.
En quittant les mots de Mickaëlle Paty, on retient bien sûr la dignité d'une sœur et le courage d'une femme qui transforme une douleur irréparable en engagement public.
Mais on retient surtout une invitation à réfléchir collectivement.
Comment mieux accompagner nos enseignants ? Comment apprendre aux jeunes à distinguer la croyance du savoir, la critique de la haine, le désaccord de la violence ? Comment défendre la liberté d'expression sans renoncer à l'écoute et au respect ? Et comment faire de la laïcité non pas un sujet de confrontation permanente, mais un principe de liberté partagé ?
Ces questions n'appartiennent à aucun camp. Elles concernent l'ensemble de notre société.
À travers L’Abandon, à travers les rencontres avec les élèves et à travers sa parole, Mickaëlle Paty rappelle que la mémoire n'a de sens que si elle nous aide à mieux préparer l'avenir.
Samuel Paty croyait en l'école. Il croyait en cette formidable capacité de l'éducation à ouvrir les esprits et à élargir les possibles.
Six ans après sa disparition, ce message demeure d'une actualité essentielle.
La meilleure manière d'honorer un professeur qui enseignait la liberté est peut-être de continuer, inlassablement, à apprendre aux enfants à penser librement.
Et de ne jamais oublier que la laïcité, avant d'être un mot dans le débat public, est une promesse : celle d'une République où chacun peut croire, ne pas croire, apprendre, questionner et vivre librement, dans le respect des autres.
Entretien réalisé par Amandine BACCONNIER avec Mickaëlle Paty, le 6 novembre 2026, à l'occasion de la présentation de L'Abandon à LUX, scène nationale de Valence.
L'Abandon — un film de Vincent Garenq, avec Antoine Reinartz, Emmanuelle Bercot et Emma Boumali. Sorti au cinéma le 13 mai 2026.