12 mai 2026
À quelques heures du lancement officiel de cette 72e édition du Festival de Cannes, Pierre Magne, Programmateur cinéma à LUX, et Coordinateur cinéma du dispositif École et Cinéma était l’invité de la Radio du Cinéma pour évoquer ces premières journées consacrées à l’AFCAE, l’Association française des cinémas d’art et d’essai. Un rendez-vous essentiel pour ceux qui font vivre, toute l’année, les écrans indépendants partout en France.
« Ces trois journées sont importantes pour toutes les salles d’art et d’essai de France », explique-t-il d’emblée. Derrière les acronymes et les assemblées générales, c’est tout un pan du paysage culturel français qui se dessine. « Il faut savoir qu’il y a 1300 cinémas français qui sont labellisés Art et Essai. Aujourd’hui, c’est 63 % de l’ensemble du parc cinématographique français. »
Une réalité souvent méconnue du grand public. Pourtant, comme le rappelle Pierre Magne, « vous avez forcément une salle d’art et d’essai à quelques minutes de chez vous ». Des lieux parfois modestes, souvent indépendants, mais qui continuent de défendre un cinéma d’auteur, exigeant, sensible, loin des seules logiques commerciales.
L’histoire de ce mouvement remonte à 1955. « Il est né avec l’envie de structurer un réseau de salles qui montrerait un autre cinéma, un cinéma d’auteur, un cinéma indépendant », rappelle-t-il. Une filiation directe avec l’esprit des ciné-clubs de l’après-guerre, où le cinéma était déjà considéré comme un art à partager et à débattre.
À Cannes, cette famille du cinéma se retrouve avant l’ouverture officielle du festival. Exploitants, distributeurs, producteurs : tous viennent prendre le pouls d’une industrie en pleine mutation. « On fait le bilan : comment se porte le cinéma, comment vont les entrées… Il y a énormément d’enjeux aujourd’hui avec la concurrence des plateformes ou l’arrivée de l’intelligence artificielle. »
Mais Cannes reste avant tout une affaire de sensations. Une expérience presque physique du cinéma. Et lorsqu’il parle de projection, Pierre Magne retrouve une émotion intacte.
« La véritable magie de Cannes, ce n’est pas la montée des marches ni les paillettes. La magie, c’est de voir un film avec un regard totalement vierge. »
Dans les salles encore préservées du bruit médiatique, tout commence dans l’obscurité. « Lorsque la lumière s’éteint et que le projecteur s’allume, vous découvrez une œuvre dont vous n’avez encore rien entendu. Rien n’a été écrit, rien n’a été raconté. »
C’est sans doute cela, le privilège cannois : découvrir un film avant qu’il ne devienne un sujet, une polémique ou une tendance. Le voir dans sa nudité première, dans une disponibilité émotionnelle totale.
Au fil de l’entretien, Pierre Magne décrit aussi un festival bien éloigné des clichés mondains. Cannes devient alors un lieu de dialogue où l’on partage autant les enthousiasmes que les inquiétudes. « C’est un moment où l’on peut échanger sur nos pratiques, partager nos expériences, nos joies, parfois régler certaines difficultés rencontrées dans l’année. »
Et puis il y a cette phrase, presque comme une définition intime du Festival de Cannes : « Cannes, c’est un festival qui prend le pouls du monde. »
Car derrière chaque projection se cache un fragment d’époque. Une colère, une fracture sociale, une espérance ou un vertige contemporain. « Les films montrés ici racontent notre société. Ce sont des films en phase avec notre époque. Venir au Festival de Cannes, c’est aussi une façon de mesurer l’état du monde dans lequel nous sommes. »
Alors que la Croisette s’apprête à entrer dans son grand théâtre annuel, Pierre Magne rappelle finalement l’essentiel : le cinéma n’est pas seulement un décor de prestige ou une industrie en mouvement. Il reste un regard posé sur notre temps. Et à Cannes, ce regard commence toujours dans le noir d’une salle, quand le silence se fait juste avant la première image.
Propos reccueillis par Amandine Bacconnier - Cannes - 11 mai 2026