« Le cinéma et l’illustration se nourrissent l’un l’autre », affirme Jean-Christophe Caurette au micro de David Marmier. Invité de La Radio du Cinéma, l’éditeur alsacien revient sur un parcours singulier, de l’informatique des années 1980 aux films d’entreprise, puis à la création des Éditions Caurette en 2016. Au fil de la conversation, il défend une idée simple et précieuse : pour comprendre un film, il faut parfois regarder du côté des dessins, des carnets, des storyboards et de tous ces livres qui donnent forme aux images avant leur arrivée à l’écran.
Il suffit de quelques minutes d’écoute pour saisir ce qui anime Jean-Christophe Caurette : une curiosité intacte pour la fabrication des images. Chez lui, la technique n’a jamais chassé le regard. Elle lui a plutôt donné des outils. Et ce n’est pas un hasard si son récit commence avec les premiers ordinateurs, les cartes perforées, le jeu vidéo, puis l’audiovisuel d’entreprise : tout cela raconte déjà une même quête, celle d’images capables de faire naître un monde.
Dans cet entretien, Jean-Christophe Caurette parle d’édition comme d’autres parlent de mise en scène. Il ne s’agit pas seulement de publier de beaux livres, mais de rendre visible ce qui prépare le cinéma, ce qui l’accompagne, ce qui lui survit aussi. Le storyboard, le concept art, l’illustration et l’artbook cessent alors d’être des annexes. Ils deviennent des portes d’entrée vers le film.
De l’informatique des années 1980 aux images en mouvement
Né en 1970, Jean-Christophe Caurette raconte un apprentissage précoce du numérique. Son père vend des ordinateurs ; lui découvre très jeune la programmation, puis le jeu vidéo, avant de travailler pour Commodore, Electronic Arts et Microsoft. La bifurcation décisive arrive avec le retour en Alsace et plus de vingt ans consacrés au film d’entreprise. Sur le site des Éditions Caurette, ce passage est confirmé : après deux ans chez Microsoft, Jean-Christophe Caurette travaille plus de vingt ans comme réalisateur de films d’entreprise avant de fonder sa maison d’édition.
Dans l’entretien, une anecdote résume parfaitement cette époque de bascule. Jean-Christophe Caurette se souvient d’un tournage sur un chantier : une caméra lourde, un silo difficile d’accès, puis un essai avec un iPhone pour obtenir une vue aérienne. Le client valide l’image. Lui comprend aussitôt qu’un cycle se ferme et qu’un autre s’ouvre. Les outils changent, les coûts baissent, les possibilités se multiplient. La technique avance, certes, mais l’exigence grimpe au même rythme.
Pourquoi le storyboard reste une pièce maîtresse du cinéma
L’un des passages les plus parlants de cette conversation concerne le storyboard. Jean-Christophe Caurette le décrit comme un outil de visualisation d’une précision presque chirurgicale. Pour les grandes productions, cette étape permet d’anticiper le mouvement, le cadre, le découpage, la logistique, bref tout ce qui coûte cher une fois le plateau lancé. David Marmier le souligne d’ailleurs très clairement : sur les grosses machines, le storyboard reste omniprésent, parce qu’il aide à garder une feuille de route lisible au quotidien.
Ce que rappelle ici Jean-Christophe Caurette, c’est que le storyboard n’est pas seulement un document technique. Il a aussi une valeur de récit. Il contient déjà une pulsation, une dramaturgie, une manière d’habiter le plan. Le lecteur n’y trouve pas un mode d’emploi froid, mais une pensée visuelle en train de se construire. C’est précisément ce regard que l’éditeur défend depuis la naissance des Éditions Caurette.
Avec Sylvain Despretz, le storyboard devient récit de cinéma
L’exemple central de l’entretien s’appelle Los ángeles, ouvrage consacré à Sylvain Despretz. La fiche éditeur indique que le livre est disponible dans le monde entier depuis mai 2021, qu’il compte 424 pages, 250 illustrations et 100 pages de storyboards. Elle rappelle aussi que Sylvain Despretz a travaillé aux côtés de cinéastes comme Ridley Scott, David Fincher, Mike Newell, Tim Burton ou Stanley Kubrick.
C’est là que l’entretien devient particulièrement stimulant pour les cinéphiles. Jean-Christophe Caurette et David Marmier s’arrêtent sur ce que le storyboard conserve d’un film : non seulement ce qui a été tourné, mais aussi ce qui n’a jamais atteint le plateau. Jean-Christophe Caurette évoque ainsi, à partir du travail de Sylvain Despretz, une scène de Gladiator avec des zèbres finalement abandonnée, ainsi qu’un projet lié à Hannibal resté à l’état d’images. Voilà toute la beauté de ces planches : elles gardent la trace d’un cinéma possible, d’un film latent, d’un détour narratif écarté au dernier moment.
Ce livre ne sert donc pas seulement à admirer un dessinateur hors pair. Il documente une mémoire du cinéma, avec ses idées retenues, ses bifurcations, ses séquences fantômes et ses visions de travail. Pour un lecteur curieux de mise en scène, c’est une façon très concrète d’observer comment une image gagne sa place, puis parfois la perd.
Des univers qui laissent une empreinte durable
Jean-Christophe Caurette insiste aussi sur la circulation des influences. Il cite Blade Runner comme un choc durable pour toute une génération d’illustrateurs, puis revient sur ces artistes dont l’imaginaire a nourri des films devenus repères. Le nom de John Howe arrive alors naturellement. La page que les Éditions Caurette consacrent à Cathedral rappelle que John Howe fut l’un des deux directeurs artistiques des films Le Seigneur des Anneaux et Le Hobbit de Peter Jackson.
Ce n’est pas un détail. Dans la bouche de Jean-Christophe Caurette, John Howe incarne cette fidélité longue à un univers. Des années d’images, de lectures et de dessins finissent par produire une vision si forte qu’elle devient presque inséparable de l’œuvre adaptée. David Marmier cite aussi H. R. Giger en exemple. Là encore, le propos est limpide : certains artistes ne se contentent pas d’accompagner un film, ils lui donnent une forme mémorable, immédiatement reconnaissable.
Le panthéon personnel de Jean-Christophe Caurette
Comme le veut la tradition de La Radio du Cinéma, David Marmier demande enfin à son invité son film préféré, sa musique de film préférée et sa réplique fétiche.
Pour le film, Jean-Christophe Caurette cite Excalibur de John Boorman, sorti en 1981, avec Nigel Terry, Helen Mirren et Nicol Williamson. Il raconte une découverte fondatrice dans une petite salle de Strasbourg, alors qu’il a une dizaine d’années. Ce souvenir compte, parce qu’il dit beaucoup de son regard : un goût pour les mondes mythologiques, les images très composées, les récits qui matérialisent d’un coup un imaginaire intérieur.
Pour la musique de film, il choisit Le Cinquième Élément de Luc Besson, sorti en 1997. Il s’arrête sur la séquence de la Diva, moment où l’opéra bascule vers une énergie contemporaine au service de l’action. Là encore, son choix parle pour lui : Jean-Christophe Caurette aime les œuvres où la virtuosité visuelle et sonore reste lisible, où l’invention formelle garde un vrai sens du spectacle.
Enfin, pour la réplique, il convoque Les Tontons flingueurs de Georges Lautner, sorti en 1963, avec Lino Ventura. Le choix n’a rien d’anecdotique. Il rappelle que le cinéma reste aussi une affaire de phrasé, de rythme, de mémoire collective et de dialogues qui continuent à circuler bien après la séance.
Un éditeur qui lit le cinéma à hauteur d’artiste
Au fond, ce que raconte Jean-Christophe Caurette au micro de David Marmier tient en une conviction très simple : regarder un film, c’est aussi regarder tout ce qui l’a précédé. Un carnet, une esquisse, une planche de storyboard, un dessin refusé, une image préparatoire, un livre d’artiste peuvent parfois dire autant qu’un making-of. Ils montrent la pensée au travail, le regard qui cherche, la main qui règle la lumière du récit avant le tournage.
Fondées en 2016, les Éditions Caurette revendiquent ce territoire avec constance. Le site officiel précise qu’elles comptaient, en 2024, quatorze salariés pour environ deux millions d’euros de chiffre d’affaires. Ces chiffres disent une réalité économique ; l’entretien, lui, révèle autre chose : une ligne éditoriale ferme, portée par la patience, la curiosité et un goût intact pour les artistes qui fabriquent les mondes.
Infos pratiques
Pour prolonger cette écoute, le plus simple reste de parcourir le site officiel des Éditions Caurette et la fiche de Los ángeles, l’ouvrage de Sylvain Despretz disponible dans le monde entier depuis mai 2021.
Photographie: David Marmier la radio du cinéma
Sources
- Éditions Caurette, page « À propos » : fondation en 2016, parcours de Jean-Christophe Caurette, données 2024.
- Éditions Caurette, fiche « Los ángeles – Sylvain Despretz » : disponibilité depuis mai 2021, pagination, contenu, parcours de Sylvain Despretz.
- Éditions Caurette, fiche « Cathedral – John Howe » : rôle de John Howe sur les films de Peter Jackson.
- AlloCiné, fiche « Excalibur ».
- AlloCiné, fiche « Le Cinquième Élément ».
- AlloCiné, fiche « Les Tontons flingueurs ».
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