« Mes lettres sont des fées » : Gwendoline Hamon fait entendre Louise de Vilmorin à Grignan

08 juillet 2026
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Ce mercredi 8 juillet 2026 à 21h30, la cour du château de Grignan accueille Mes lettres sont des fées, des fêlures aussi, une traversée de la correspondance de Louise de Vilmorin interprétée par Gwendoline Hamon. « C’était véritablement une indépendante, une femme libre, drôle, inventive, créative, spontanée, fantasque », confie la comédienne au micro de Patrice Caillet pour La Radio du Cinéma.

Les lettres ont souvent la politesse trompeuse des portes entrouvertes. Elles semblent destinées à une seule personne, puis le temps les remet aux lecteurs, aux historiens et, certains soirs, aux comédiens. Au Festival de la Correspondance de Grignan, celles de Louise de Vilmorin quittent le papier pour gagner la scène, la voix et la nuit provençale.

Adapté par Apolline Elter et mis en scène par Stéphan Druet Toukaïeff, le spectacle suit Louise de Vilmorin de sa jeunesse jusqu’aux dernières années de sa vie. Une poignée de missives suffit pour dessiner une personnalité qui refuse les contours trop sages : femme de lettres, poétesse, romancière, mondaine, amie des artistes et observatrice aiguë de ses propres sentiments.

Louise de Vilmorin, une liberté écrite à la première personne

Née en 1902 à Verrières-le-Buisson et morte en 1969, Louise Lévêque de Vilmorin grandit dans une famille de botanistes et de grainetiers. Son territoire le plus durable demeure toutefois celui des mots. Sa conversation, ses romans, ses poèmes et sa correspondance lui permettent de cultiver l’ironie, le jeu, l’élégance et l’aveu.

Gwendoline Hamon se méfie de la formule qui présenterait Louise de Vilmorin comme une femme libre uniquement « pour son époque ». D’autres femmes l’étaient, rappelle-t-elle, même si les usages sociaux les contraignaient souvent au silence ou à la discrétion. Louise de Vilmorin, elle, rend cette liberté visible et l’assume dans sa vie comme dans son écriture.

« Elle se permettait d’être ce qu’elle était profondément et elle s’en amusait », souligne Gwendoline Hamon.

Cette liberté ne constitue pas une posture sans ombre. La lecture fait aussi apparaître une femme fragile, amoureuse, parfois perdue, capable de mise en scène et de dissimulation. Sa fantaisie devient tour à tour une parade, une arme légère, une façon de retenir l’autre ou de contenir une inquiétude. Le titre du spectacle le dit avec justesse : les fées n’abolissent pas les fêlures.

Une correspondance qui raconte une vie entière

Le programme officiel réunit des lettres adressées à Antoine de Saint-Exupéry, son ancien fiancé, à André Malraux, son dernier compagnon, ainsi qu’à Jean Cocteau, Jean Hugo, Francis Poulenc, Duff Cooper, son frère André de Vilmorin, ses amis et certains de ses lecteurs.

Chaque destinataire révèle un timbre différent. L’amoureuse ne parle pas comme la sœur, l’amie ou la femme d’esprit qui anime le salon bleu de Verrières-le-Buisson. La correspondance compose ainsi un portrait mobile. Louise de Vilmorin change de registre sans renoncer à sa voix, reconnaissable à son goût des raccourcis, des traits d’esprit et des émotions aussitôt voilées par une pirouette.

Pour Gwendoline Hamon, la lettre garde la chaleur du geste immédiat. Elle naît à une époque durant laquelle la conversation à distance passe par l’encre, le papier et l’attente. L’écriture épistolaire possède donc une spontanéité particulière, soutenue chez Louise de Vilmorin par une intelligence littéraire et une longue familiarité avec les mots.

Le public reçoit pourtant des textes qui ne lui étaient pas destinés. Stéphan Druet Toukaïeff reconnaît ce léger parfum d’indiscrétion, mais il y voit surtout la possibilité d’un partage. Les spectateurs qui connaissent déjà Louise de Vilmorin retrouvent ses inflexions. Les autres peuvent éprouver le désir d’ouvrir ensuite ses romans ou sa Correspondance avec ses amis.

« Les gens auront envie de lire Louise de Vilmorin après », espère Stéphan Druet Toukaïeff.

Du salon bleu au grand écran, le cinéma n’est jamais loin

Louise de Vilmorin appartient aussi à l’histoire du cinéma français. Son court roman Madame de… fournit à Max Ophuls la matière de son film de 1953, porté par Danielle Darrieux, Charles Boyer et Vittorio De Sica. Une paire de boucles d’oreilles y circule de main en main et finit par révéler ce que les convenances tentaient de dissimuler.

Le passage du livre à l’écran rappelle une qualité essentielle de l’écriture de Louise de Vilmorin : les objets, les silences et les détails mondains peuvent devenir les agents secrets du sentiment. Chez elle, une formule légère ne signifie pas nécessairement que le cœur l’est aussi. Cette tension nourrit la lecture de Grignan sans imposer une interprétation unique.

La romancière fut également scénariste, dialoguiste et parolière. Sa présence dans le cinéma ne relève donc pas d’un simple hasard d’adaptation. Elle savait que la parole peut modifier une scène, déplacer un rapport de force ou dévoiler une émotion que les personnages s’efforcent encore de taire.

Francis Poulenc, une musique accordée aux mots

La mise en scène s’accompagne de musiques de Francis Poulenc, proche de Louise de Vilmorin. Le compositeur mit notamment en musique six de ses poèmes dans le cycle Fiançailles pour rire, composé en 1939.

Ce choix ne sert pas de simple décoration sonore. La musique prolonge le rythme des lettres, leur humeur changeante, leurs éclats et leurs suspensions. Elle rappelle aussi que Louise de Vilmorin fréquentait un monde dans lequel écrivains, musiciens, peintres, diplomates et cinéastes se répondaient sans cloisonner leurs disciplines.

Pour Gwendoline Hamon, Francis Poulenc porte également une mémoire familiale. La comédienne est la petite-fille de Jean Anouilh, auteur de Léocadia. Pour cette pièce créée en 1940, Francis Poulenc composa la musique de scène et la célèbre valse chantée Les Chemins de l’amour, sur des paroles de Jean Anouilh.

Cette filiation donne au spectacle un écho intime. Les mots de Louise de Vilmorin, la musique de Francis Poulenc et le souvenir de Jean Anouilh se répondent dans la cour du château, sans que le dispositif cherche à transformer la soirée en monument commémoratif. La priorité reste la voix vivante.

À Grignan, la lecture devient un geste théâtral

Gwendoline Hamon pensait d’abord trouver la sécurité d’un pupitre. Le Festival de la Correspondance lui réservait une autre aventure. Ici, la lecture se met en mouvement : les interprètes se lèvent, se déplacent, incarnent des situations et font apparaître les absents.

« On joue la comédie plus qu’on ne lit », résume Gwendoline Hamon.

Stéphan Druet Toukaïeff interprète lui-même plusieurs figures évoquées par les lettres. Il ne cherche pas à recréer un musée de cire littéraire. Sa mise en scène organise plutôt la circulation des présences, des souvenirs et des destinataires. Une lettre peut alors devenir dialogue, adresse, confidence ou réplique suspendue.

Le temps de préparation, volontairement resserré dans la tradition du festival, impose une écoute immédiate. La précision technique, l’expérience et l’instinct prennent le relais des longues semaines de répétitions. Selon le metteur en scène, l’entente avec Gwendoline Hamon s’est imposée rapidement : tous deux savaient où conduire le texte et partageaient le même goût du travail concret.

Les informations pratiques de la lecture-spectacle

Mes lettres sont des fées, des fêlures aussi est présenté le mercredi 8 juillet 2026 à 21h30 au château de Grignan, dans le cadre de la trentième édition du Festival de la Correspondance.

Les lettres de Louise de Vilmorin sont interprétées par Gwendoline Hamon, dans une mise en scène de Stéphan Druet Toukaïeff et une adaptation d’Apolline Elter. La comédienne annonce une durée proche d’une heure. Les tarifs publiés par le festival sont de 19 et 25 euros, sous réserve des places encore disponibles.

Le festival se poursuit jusqu’au 11 juillet 2026. Le programme complet et la billetterie sont accessibles sur le site du Festival de la Correspondance de Grignan.

Gwendoline Hamon, la précision au service de la spontanéité

Gwendoline Hamon aborde Louise de Vilmorin sans chercher l’imitation biographique. Elle retient une énergie, une intelligence et une liberté de ton. Son travail consiste à faire entendre les contradictions de l’épistolière sans les corriger : l’aplomb et la vulnérabilité, la drôlerie et le désarroi, la séduction et la sincérité.

La comédienne connaît la discipline des textes qui doivent sembler naître au moment même où ils sont prononcés. Figure familière de la série Cassandre, elle retrouvera également Michel Fau à partir du 5 novembre 2026 au Théâtre de la Michodière pour la reprise de La Jalousie de Sacha Guitry, programmée jusqu’au 31 décembre.

À Grignan, cette précision se met au service d’une écriture qui conserve ses battements irréguliers. Gwendoline Hamon ne cherche pas à rendre Louise de Vilmorin plus raisonnable qu’elle ne fut. Elle lui rend sa vitesse, son humour et la part d’inconsolable que la fantaisie ne dissimule jamais tout à fait.

Stéphan Druet Toukaïeff, l’art de faire circuler les voix

Metteur en scène, comédien et auteur, Stéphan Druet Toukaïeff possède une longue expérience du théâtre musical. Sa mise en scène de L’Histoire du soldat, de Charles-Ferdinand Ramuz et Igor Stravinsky, a reçu le Molière du spectacle musical en 2018.

Ce compagnonnage avec la musique éclaire son approche de Louise de Vilmorin. Il écoute les lettres comme des partitions : une attaque, une respiration, une rupture, un silence. Son travail consiste moins à illustrer les mots qu’à leur ménager un espace, afin que chaque destinataire puisse apparaître sans alourdir le récit.

Après Grignan, Stéphan Druet Toukaïeff doit poursuivre la route de La Misérable, le seul-en-scène de Catherine Privat consacré à Juliette Drouet, interprété par Julie Depardieu. Une nouvelle histoire de lettres, d’amour et de création. Comme si, une fois les enveloppes ouvertes, les correspondances refusaient décidément de regagner leurs tiroirs.