Le , dans le cadre des « Rendez-vous with… » du Festival de Cannes, Sir Peter Jackson a déroulé sa trajectoire à voix haute : les week-ends de bricolage gore, le choc fondateur de King Kong, la rigueur documentaire de Heavenly Creatures, l’échelle industrielle du Seigneur des Anneaux… et un retour inattendu du côté de Tintin.
« Je tournais Bad Taste le week-end alors que j’étais photograveur », raconte Peter Jackson dans cette rencontre cannoise.
Ce rendez-vous arrive au lendemain d’un moment de célébration : Peter Jackson a reçu une Palme d’or d’honneur lors de la cérémonie d’ouverture, une distinction que le Festival remet pour saluer une œuvre entière. C'est l’acteur Elijah Wood lui a remis le prix sur scène.
De photograveur à Cannes : le jour où le badge a tout changé
Peter Jackson rappelle que Cannes a jalonné son parcours à deux reprises avant 2026 : une première venue au Marché du Film pour défendre son tout premier long métrage, puis un retour avec des images du premier Seigneur des Anneaux, donc de 1988 (Marché du Film, autour de Bad Taste) à 2002 (présentation d’images de The Fellowship of the Ring).
Dans le récit qu’il livre au public cannois, l’excitation a une texture très concrète : le Palais, le comptoir des accréditations, la promesse des projections, ce sentiment de « rentrer dans le monde » qu’il imaginait depuis la Nouvelle-Zélande.
Et puis, Cannes a aussi ses petites règles… Peter Jackson se décrit encore comme « le rebelle » qui s’est fait expulser du Palais pour avoir porté un short lors de sa première venue.
Quand l’horreur fait rire : « trop de gore », et soudain… le burlesque
Si la rencontre cannoise embrasse toute sa filmographie, Peter Jackson revient volontiers à ses premiers élans : une horreur qui assume l’excès et bascule dans une mécanique de gag. Il compare ce cinéma à un slapstick arrosé d’hémoglobine, avec l’idée simple qu’à force d’aller « trop loin », l’esprit du spectateur change de registre et laisse la place au rire.
Pour remettre le contexte, Bad Taste est un long métrage produit en 1987 et sorti en salles en France le 24 août 1988 . Sur le tournage, l’énergie « système D » prédomine pour un film fabriqué sur plusieurs années, avec une caméra 16 mm et une bande d’amis.
Le « coup de foudre » King Kong : « huit ou neuf ans », un vendredi soir à la télévision
Un autre moment revient comme une scène primitive : la découverte du King Kong de 1933. Peter Jackson résume le choc avec une candeur intacte : « Cool, un singe géant », puis la révélation — l’envie de faire des films, tout de suite, pour de vrai.
Quand il réalise sa propre version de King Kong (2005), il cherche à renforcer ce qui, à ses yeux, restait esquissé dans le film de 1933 : une relation où l’héroïne ne serait pas seulement une silhouette terrorisée, mais un personnage capable d’un lien plus nuancé avec la créature. Cette intention, il la formule de nouveau à Cannes, sans forcer le trait : il s’agit d’installer une compréhension du monstre, sans lui retirer sa part de danger.
Un détail de cinéphilie pure accompagne ce désir de transmission : Peter Jackson souhaitait confier à Fay Wray (l’interprète d’Ann Darrow en 1933) la dernière réplique de son film mais l’actrice est décédée un mois avant le début du tournage (la comédienne Fay Wray est morte le , à 96 ans)
Heavenly Creatures (Créatures célestes 1994) : enquêter comme des détectives, filmer l’imaginaire comme un indice
À Cannes, Peter Jackson insiste sur la méthode : la documentation, les rencontres, l’enquête patiente. « Nous avons travaillé comme des enquêteurs », et « même les passages fantastiques venaient directement du journal intime de Pauline Parker ».
Le fait divers, lui, est solidement établi : Honora Parker a été assassinée en 1954 à Christchurch par sa fille Pauline Parker (âgée de 16 ans) et Juliet Hulme (âgée de 15 ans), ref: Victoria University of Wellington.
Et puis il y a l’anecdote qui fait sourire la salle — parce qu’elle dit quelque chose d’un metteur en scène attentif aux débuts des autres. Peter Jackson se souvient d’un caméo dans Heavenly Creatures et lâche : « Je me suis rendu compte que j'avais offert à Kate Winslet son premier baiser à l'écran.».
Le Seigneur des Anneaux : une « anti-quête » tournée à l’échelle d’une expédition
Sur la trilogie du Seigneur des Anneaux, Peter Jackson revient moins à la légende qu’à la mécanique : l’infrastructure d’effets spéciaux déjà en place après The Frighteners, la recherche d’un projet capable de faire travailler les équipes, et ce constat amusé qu’à chaque idée de fantasy, quelqu’un citait Tolkien… jusqu’à la décision d’y aller franchement.
Le médiateur Didier Allouch propose aussi une clé de lecture très simple, presque pédagogique : « Ce n’est pas une quête classique. Ils ne partent pas chercher quelque chose : ils partent pour détruire quelque chose. C’est presque une anti-quête »
Le tournage, lui, a la dimension d’un voyage au long cours : 266 jours de tournage pour la trilogie, comme un chiffre-mémoire que Peter Jackson dit ne jamais oublier.
Pourquoi Andy Serkis réalise The Hunt for Gollum : « une histoire intérieure », le 15 décembre 2027
L’actualité du moment, à Cannes, s’appelle aussi The Lord of the Rings: The Hunt for Gollum. Le film serait une histoire essentiellement intérieure centré sur la psychologie de Gollum, et donc idéalement placé sous la direction d’Andy Serkis, interprète historique du personnage.
Restaurer le réel : de la Grande Guerre aux Beatles, la même obsession du « rythme juste »
Quand Peter Jackson parle de ses documentaires, on entend le même mot d’ordre : rendre la matière humaine lisible, sans la figer dans une vitrine. They Shall Not Grow Old (2018), est un travail de restauration et de mise en couleur à partir d’archives de la Première Guerre mondiale, avec une intention revendiquée : faire disparaître le « brouillard du temps » qui transforme les soldats en silhouettes lointaines.
Cette approche trouve un écho direct dans The Beatles: Get Back (2021). La série s’appuie sur « plus de 60 heures » de séquences tournées en janvier 1969 et « plus de 150 heures » d’audio, le tout restauré. Peter Jackson raconte, à Cannes, que ces heures d’archives contredisaient l’image d’une période plombée d'un groupe en rupture: il y voit aussi du jeu, de la complicité, une joie de travail que la mémoire collective avait perdue.
Et maintenant, Tintin : « j’écris dans la chambre d’hôtel »
La surprise la plus nette de la rencontre, c’est peut-être elle : Peter Jackson confirme travailler à un nouveau film Tintin. Steven Spielberg réalise le premier, Peter Jackson réalise le suivant. « en 15 ans, je n'ai pas fait le mien », dit-il.
Peter Jackson explique qu’il écrit à Cannes, « dans la chambre d’hôtel », et qu’il envoie des pages en Nouvelle-Zélande. Il précise aussi ne pas vouloir révéler quel album d’Hergé sert de base, tout en suggérant une continuité avec la fin du film de 2011.
Ce qu’il faut retenir, côté spectateurs : des portes d’entrée plutôt que des étiquettes
Au fil de la rencontre, une ligne se dessine sans slogan : Peter Jackson ne parle pas « genres » comme on range des dossiers, mais comme des outils. Le gore peut servir la comédie. La fantasy peut encaisser des peurs très réelles. Le documentaire peut redevenir une expérience de cinéma, à condition de respecter la matière et de poser les bonnes questions techniques.